‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 186 sur 409 · ACTE IV, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE III

Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents, Que peu de vos Césars en ont joui longtemps.

J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle : Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle, Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin, Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin. Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie ; Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit. Et ne peut m'assurer de celui qui le suit?

PAULIiNE.

Voilà de vos chrétiens les ridicules songes ;

Voilà jusqu'à quel point vous charment leurs mensonges;

Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux !

Mais, pour en disposer, ce sang est-il à vous?

Vous n'avez pas la vie ainsi qu'un héritage;

Le jour qui vous la donne en même temps l'engage :

Vous la devez au prijice, au public, à l'État.

POLYEUCTE

Je la voudrais pour eux perdre dans un combat; Je sais quel en est l'heur et quelle en est la gloire. Des aïeux de Décie on vante la mémoire; Et ce nom, précieux encore à vos Romains, Au bout de six ce.'Us ans lui met l'empire aux mains. Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne; Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne : Si mourir pour son prince est un illustre sort, Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort!

PAULINE

Quel Dieu!

POLYEUCTE

Tout beau, Pauline : il entend vos paroles, Et ce n'est pas un Dieu comme vos dieux frivoles. Insensibles et sourds, impuissants, mutilés, De bois, de marbre, ou d'or, comme vous les voulez : C'est leDieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre; Et la terre et le ciel n'en connaissent point d'autre.

PAULINE

Adorez-le dans l'âme et n'en témoignez rien.

226 POLYEUCTE

Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien!

PAULINE

Ne feignez qu'un moment, laissez partir Sévère, Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père.

POLYEUCTE

Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir : Il m'ôte des périls que j'aurais pu courir, Et, sans me laisser lieu de tourner en arrière, Sa faveur me couronne entrant dans la carrière; Du premier coup de vent il me conduit au port, Et, sortant du baptême, il m'envoie à la mort. Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie, Et de quelles douceurs cette mort est suivie!... Mais que sert de parler de ces trésors cachés A des esprits que Dieu n'a pas en cor touchés?

PAULliNE.

Cruel! (car il est temps que ma douleur éclate. Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate,) Est-ce là ce beau feu? sont-ce là tes serments? Témoignes-tu pour moi les moindres sentiments? Je ne te parlais point de l'état déplorable Où ta mort va laisser ta femme inconsolable; Je croyais que l'amour t'en parlerait assez, Et je ne voulais pas de sentiments forcés : Mais cette amour si ferme et si bien méritée Que tu m'avais promise, et que je t'ai portée, Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir, Te peut-elle arracher une larme, un soupir? Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie; Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie; Et ton cœur, insensible à ces tristes appas, Se figure un bonheur où je ne serai pas! C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménéc? Je te suis odieuse après m'être donnée !

POLYEUCTE

Hélas!

Que cet hélas a de peine à sortir!

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