‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 21 sur 409 · ACTE II, SCENE VI · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE VI

Quoi qu'ait pu mériter une telle insolence, Je Tai voulu d'abord traiter sans violence ; Mais, puisqu'il en abuse, allez dès aujourd'hui, Soit qu'il résiste ou non, vous assurer de lui.

D. SANCHE

Peut-être un peu de temps le rendrait moins rebelle; On Fa pris tout bouillant encor de sa querelle; Sire, dans la chaleur d'un premier mouvement, Un cœur si généreux se rend malaisément. Il voit bien qu'il a tort, mais une âme si haute N'est pas sitôt réduite à confesser sa faute.

D. FERMND.

Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti Qu'on se rend criminel à prendre son parti.

D. SANCHE

J'obéis, et me tais; mais, de grâce, encor, sire. Deux mots en sa défense.

Et que pourrez-vous dire?

D. SANCHE

Qu'une âme accoutumée aux grandes actions Ne se peut abaisser à des submissions : Elle n'en conçoit point qui s'expliquent sans honte ; Et c'est à ce mot seul qu'a résisté le comte. Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur, Et vous obéirait s'il avait moins de cœur. Commandez que son bras, nourri dans les alarmes. Répare cette injure à la pointe des armes; Il satisfera, sire; et vienne qui voudra. Attendant qu'il l'ait su, voici qui répondra.

D. FERNAND

Vous perdez le respect : mais je pardonne à l'âge, Et j'excuse l'ardeur en un jeune courage. Un roi dont la prudence a de meilleurs objets Est meilleur ménager du sang de ses sujets : Je veille pour les miens, mes soucis les conservent, Comme le chef a soin des membres qui le servent. Ainsi votre raison n'est pas raison pour moi; Vous parlez en soldat, je dois agir en roi;

2i LE CIU.

£t, quoi qu'on veuille dire et quoi qu'il ose croire, Le comte à m'obéir ne peut perdre sa gloire. D'ailleurs l'affront me touche ; il a perdu d'honneur Celui que de mon fils j'ai fait le gouverneur; S'attaquer à mon choix, c'est se prendre à moi-même. Et faire un attentat sur le pouvoir suprême. N'en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux De nos vieux ennemis arborer les drapeaux; Vers la bouche du fleuve ils ont osé paraître.

D. ARIAS

Les Maures ont appris par force à vous connaître, Et, tant de fois vaincus, ils ont perdu le cœur De se plus hasarder contre un si grand vainqueur.

D. FERNAND

Ils ne verront jamais sans quelque jalousie Mon sceptre, en dépit d'eux, régir l'Andalousie; Et ce pays si beau, qu'ils ont trop possédé, Avec un œil d'envie est toujours regardé. C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville Placer depuis dix ans le trône de Castille, Pour les voir de plus près, et d'un ordre plus prompt Renverser aussitôt ce qu'ils entreprendront.

D. ARIAS

Ils savent aux dépens de leurs plus dignes têtes Combien votre présence assure vos conquêtes : Vous n'avez rien à craindre.

D. FERNAND

Et rien à négliger.

Le trop de confiance attire le danger.

Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène. Toutefois j'aurais tort de -jeter dans les cœurs, L'avis étant mal sur, de paniques terreurs. L'effroi que produirait cette alarme inutile Dans la nuit qui survient troublerait trop la ville : Faites doubler la garde aux murs et sur le port. C'est assez pour ce soir.

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