ACTE II, SCENE II
Et, voyant dans le port préparer nos galères, Il croyait que le roi, touché de ses misères, Par un beau sentiment d'honneur et de devoir, Avec toute sa cour le venait recevoir; Mais, voyant que ce prince, ingrat à ses mérites, N'envoyait qu'un esquif rempli de satellites, Il soupçonne aussitôt son manquement de foi Et se laisse surprendre à quelque peu d'effroi; Enfin, voyant nos bords et notre flotte en armes. Il condamne en son cœur ces indignes alarmes, Et réduit tous les soins d'un si pressant ennui A ne hasarder pas Cornélie avec lui :
« N'exposons, lui dit-il, que cette seule tête « A la réception que l'Egypte m'apprête ; « Et, tandis que moi seul j'en courrai le danger, « Songe à prendre la fuite afin de me venger. « Le roi Juba nous garde une foi plus sincère; « Chez lui tu trouveras et mes fils et ton père; « Mais, quand tu les verrais descendre chez Pluton, « Ne désespère point, du vivant de Caton. » Tandis que leur amour en cet adieu conteste, Achillas à son bord joint son esquif funeste. Septime se présente, et, lui tendant la main, Le salue empereur en langage romain ; Et, comme député de ce jeune monarque, « Passez, seigneur, dit-il, passez dans cette barque ; « Les sables et les bancs cachés dessous les eaux « Rendent l'accès mal sûr à de plus grands vaisseaux. » Ce héros voit la fourbe, et s'en moque dans Fâme : Il reçoit les adieux des siens et de sa femme, Leur défend de le suivre et s'avance au trépas Avec le môme front qu'il donnait les États; La même majesté sur son visage empreinte Entre ces assassins montre un esprit sans crainte; Sa vertu tout entière à la mort le conduit; Son affranchi Philippe est le seul qui le suit; C'est de lui que j'ai su ce que je viens de dire; Mes yeux ont vu le reste, et mon cœur en soupire, Et croit que César même à de si grands malheurs
2i32 rOMPEE.
Ne pourra refuser des soupirs et des pleurs.
CLÉOPATRE
N'épargnez pas les miens; achevez, Acliorée, L'histoire d'une mort que j'ai déjà pleurée.
AGHORÉE.
On l'amène; et du port nous le voyons venir, Sans que pas un d'entre eux daigne l'entretenir. Ce mépris lui fait voir ce qu'il en doit attendre. Sitôt qu'on a pris terre, on l'invite à descendre; Il se lève; et soudain pour signal Achillas, Derrière ce héros, tirant son coutelas, Septime et trois des siens, lâches enfants de Rome, Percent à coups pressés les flancs de ce grand homme, Tandis qu'Achiilas même, épouvanté dliorreur, De ces quatre enragés admire la fureur.
CLÉOPATRE
Vous qui livrez la terre aux discordes civiles, Si vous vengez sa mort, dieux, épargnez nos villes i N'imputez rien aux lieux, reconnaissez les mains; Le crime de l'Egypte est fait par des Romains. Mais que fai*et que dit ce généreux courage?
ACnOP.ÉE.
D'un des pans de sa robe il couvre son visage.
A son mauvais destin en aveugle obéit.
Et dédaigne de voir le ciel qui le trahit.
De peur que d'un coup d'œil contre une telle offense
Il ne semble implorer son aide ou sa vengeance.
Aucun gémissement à son cœur échappé
Ne le montre, en maurant, digne d'être frappé :
Immobile à leurs coups, en lui-même il rappelle
Ce qu'eut de beau sa vie et ce qu'on dira d'elle.
Et tient la trahison que le roi leur prescrit
Trop au-dessous de lui pour y prêter l'esprit.
Sa vertu dans leur crime augmente ainsi son lustre ;
Et son dernier soupir est un soupir illustre.
Qui, de cette grande âme achevant les destins,
Étale tout Pompée aux yeux des assassins.
Sur les bords de l'esquif sa tête enfin penchée,
Par le traître Septime indignement tranchée,