‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 221 sur 409 · ACTE III, SCENE I. 2G · texte numérisé non relu

ACTE III, SCENE I. 2G

Si bien qu'enfin, outré de tant d'indignités,

Je m'allais emporter dans les extrémités :

Mon bras, dont ses mépris forçaient la retenue,

N'eût plus considéré César ni sa venue.

Et Teût mise en état, malgré tout son appui,

De se plaindre à Pompée auparavant qu'à lui.

L'arrogante! à l'ouïr elle est déjà ma reine;

Et, si César en croit son orgueil et sa baine,

Si, comme elle s'en vante, elle est son cher objet.

De son frère et son roi je deviens son sujet.

Non, non; prévenons-la : c'est faiblesse d'attendre

Le mal qu'on voit venir sans vouloir s'en défendre:

Olons-lui les moj^ens de nous plus dédaigner;

Otons-lui les moyens de plaire et de régner;

Et ne permettons pas qu'après tant de bravades

Mon sceptre soit le prix d'une de ses œillades.

PHOTIN

Seigneur, ne donnez point de prétexte à César Pour attacher l'Égj^pte aux pompes de son char. Ce cœur ambitieux qui, par toute la terre. Ne cherche qu'à porter l'esclavage et la guerre. Enflé de sa victoire et des ressentiments Qu'une perte pareille imprime aux vrais amants, Quoique vous ne rendiez que justice à vous-même, Prendrait l'occasion de venger ce qu'il aime, Et, pour assujettir et vos Etats et vous. Imputerait à crime un si juste courroux.

PTOLOWÉE.

Si Cléopâtre vit, s'il la voit, elle est reine.

PHOTIN

Si Cléopâtre meurt, votre perte est certaine.

PTOLOaiÉE.

Je perdrai qui me perd, ne pouvant me sauver.

PHOTIN

Pour la perdre avec joie il faut vous conserver.

PTOLOMÉE

Quoi! pour voir sur sa tête éclater ma couronne? Sceptre, s'il faut enfin que ma main t'abandonne, Passe, passe plutôt en celle du vainqueur.

PHOTIN

Vous Tarracherez mieux de celle d'une sœur.

Quelques feux que d'abord il lui fasse paraître,

Il partira bientôt, et vous serez le maître.

L'amour à ses pareils ne donne point d'ardeur

Qui ne cède aisément aux soins dé leur grandeur :

Il voit encor l'Afrique et l'Espagne occupées

Par Juba, Scipion et les jeunes Pompées;

Et le monde à ses lois n'est point assujetti,

Tant quil verra durer ces restes du parti.

Au sortir de Pharsale, un si grand capitaine

Saurait mal son métier s'il laissait prendre haleine

Et s'il donnait loisir à des cœurs si hardis

De relever du coup dont ils sont étourdis :

S'il les vainc, s'il parvient où son désir aspire,

Il faut qu'il aille à Rome établir son empire,

Jouir de sa fortune et de son attentat,

Et changer à son gré la forme de l'État.

Jugez durant ce temps ce que vous pourrez faire.

Seigneur, voyez César, forcez-vous à lui plaire;

Et, lui déférant tout, veuillez vous souvenir

Que les événements régleront l'avenir.

Remettez en ses mains trône, sceptre, couronne.

Et, sans en murmurer, souffrez qu'il en ordonne : ,

Il en croira sans doute ordonner justement

En suivant du feu roi Tordre et le testament;

L'importance d'ailleurs de ce dernier service

Ne permet pas d'en craindre une entière injustice.

Quoi qu'il en fasse enfin, feignez d'y consentir.

Louez son jugement et laissez-le partir.

Après, quand nous verrons le temps propre aux vengeances,

Nous aurons et la force et les intelligences.

Jusque-là réprimez ces transports violents

Qu'excitent d'une sœur les mépris insolents :

Les bravades enfin sont des discours frivoles,

Et qui songe aux effets néglige les paroles.

PTOLOîlÉE.

Ah ! tu me rends la vie et le sceptre à la fois ; Un sage conseiller est le bonheur des rois.

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