‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 220 sur 409 · ACTE II, SCENE lY · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE lY

PTOLOMÉE

Quel projetfaisait-ildontvous puissiez VOUS plaindre?

J'en ai souffert beaucoup, et j'avais plus à craindre.

Un si grand politique est capable de tout ;

Et vous donnez les mains à tout ce qu'il résout.

PTOLOMÉE

Si je suis ses conseils, j'en connais la prudence.

CLÉOPATP.E.

Si j'en crains les effets, j'en vois la violence.

PTOLOMÉE

Pour le bien de l'État tout est juste en un roi.

CLÉOPATRE

Ce genre de justice est à craindre pour moi ; Après ma part du sceptre, à ce titre usurpée, Il en coûte la vie et la tête à Pompée. -

PTOLOMÉE

Jamais un coup d'État ne fut mieux entrepris. Le voulant secourir, César nous eût surpris; Vous voyez sa vitesse; et l'Egypte troublée. Avant qu'être en défense, en serait accablée ; Mais je puis maintenant à cet heureux vainqueur Offrir en sûreté mon trône et votre cœur.

CLÉOPATRE

Je ferai mes présents, n'ayez soin que des vôtres. Et dans vos intérêts n'en confondez point d'autres.

PTOLOMÉE

Les vôtres sont les miens, étant de même sang.

Vous pouvez dire encore, étant de même rang. Étant rois l'un et l'autre; et toutefois je pense Que nos deux intérêts ont quelque différence.

PTOLOMÉE

Oui, ma sœur, car l'État, dont mon cœur est content, Sur quelques bords du Nil à grand'peine s'étend ; Mais César, à vos lois soumettant son courage, Vous va faire régner sur le Gange et le Tage.

CLÉOPATRE

J'ai de l'ambition, mais je la sais régler :

Elle peut m'éblouir, et non pas m'aveugler.

Ne parlons point ici du Tage ni du Gange ;

Je connais ma portée et ne prends point le change.

PTOLOMÉE

L'occasion vous rit, et vous en userez.

CLÉOPATRE

Si je n'en use bien, vous m'en accuserez.

PTOLOMÉE

J'en espère beaucoup, vu l'amour qui l'engage.

CLÉOPATRE

Vous la craignez peut-être encore davantage; Mais, quelque occasion qui me rie aujourd'hui, N'ayez aucune peur, je ne veux rien d'autrui; Je ne garde pour vous ni haine ni colère; Et je suis bonne sœur, si vous n'êtes bon frère.

PTOLOMÉE

Vous montrez cependant un peu bien du mépris.

CLÉOPATRE

Le temps de chaque chose ordonne et fait le prix.

PTOLOMÉE

Votre façon d'agir le fait assez connaître.

CLÉOPATRE

Le grand César arrive, et vous avez un maître.

PTOLOMÉE

Il l'est de tout le monde, et je l'ai fait le mien.

CLÉOPATRE

Allez lui rendre hommage, et j'attendrai le sien. Allez, ce n'est pas trop pour lui que de vous-même Je garderai pour vous l'honneur du diadème. Photin vous vient aider à le bien recevoir; Consultez avec lui quel est votre devoir.

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