ACTE ni, SCÈNE III
Où ma fuite eût reçu toutes sortes d'outrages;
Au vainqueur, non à moi, vous faites tout l'honneur :
Si César en jouit,* ce n'est que par bonheur.
Amitié dangereuse, et redoutable zèle,
Qui règle la fortune et qui tourne avec elle !
Mais parlez, c'est trop être interdit et confus.
PTOLOMÉE
Je le suis, il est vrai, si jamais je le fus ; Et vous-même avouerez que j'ai sujet de l'êlre. Étant né souverain, je vois ici mon maître : Ici, dis-je, où ma cour tremble en me regardant, Où je n'ai point encore agi qu'en commandant, Je vois une autre cour sous une autre puissance Et ne puis plus agir qu'avec obéissance. De votre seul aspect je me suis vu surpris : Jugez si vos discours rassurent mes esprits; Jugez par quels moyens je puis sortir d'un trouble Que forme le respect, que la crainte redouble. Et ce que vous peut dire un prince épouvanté De voir tant de colère et tant de majesté. Dans ces étonnements dont mon âme est frappée De rencontrer en vous le vengeur de Pompée, Il me souvient pourtant que, s'il fut notre appui, Nous vous dûmes dès lors autant et plus qu'à lui : Votre faveur pour nous éclata la première. Tout ce qu'il fit après fut à votre prière : Il émut le sénat pour des rois outragés Que sans cette prière il aurait négligés; Mais de ce grand sénat les saintes ordonnances Eussent peu fait, pour nous, seigneur, sans vos finances ; Par là de nos mutins le feu roi vint à bout; Et, pour en bien parler, nous vous devons le tout. Nous avons honoré votre ami, votre gendre, Jusqu'à ce qu'à vous-même il ait osé se prendre; Mais, voyant son pouvoir, de vos succès jaloux , Passer en tyrannie et s'armer contre vous...
cÉsAr,.
Tout beau : que votre haine en son sang assouvie N'aille point à sa gloire; il suffit de sa vie.
N'avancez rien ici que Rome ose nier, Et justifiez- vous sans le calomnier.
PTOLOMÉE
Je laisse donc aux dieux à juger ses pensées Et dirai seulement qu'en vos guerres passées, Où vous fûtes forcé par tant d'indignités, Tous nos vœux ont été pour vos prospérités; Que, comme il vous traitait en mortel adversaire, .l'ai cru sa mort pour vous un malheur nécessaire; Et que sa haine injuste, augmentant tous les jours, Jusque dans les enfers chercherait du secours ; Ou qu'enfin, s'il tombait dessous votre puissance, Il nous fallait pour vous craindre votre clémence; Et que le sentiment d'un cœur trop généreux, Usant mal de vos droits, vous rendît malheureux.
J'ai donc considéré qu'en ce péril extrême Nous vous devions, seigneur, servir malgré vous-même; Et, sans attendre d'ordre en cette occasion. Mon zèle ardent l'a prise à ma confusion. Vous m'en désavouez, vous l'imputez à crime : Mais pour servir César rien n'est illégitime. J'en ai souillé mes mains pour vous en préserver : Vous pouvez en jouir et le désapprouver; Et plus j'ai fait pour vous, plus l'action est noire, Puisque c'est d'autant plus vous immoler ma gloire, Et que ce sacrifice, offert par mon devoir. Vous assure la vôtre avec votre pouvoir.
CÉSAR
Vous cherchez, Ptolomée, avecque trop de ruses, De mauvaises couleurs et de froides excuses. Votre zèle était faux, si seul il redoutait Ce que le monde entier à pleins vœux souhaitait : Et, s'il vous a donné ces craintes trop subtiles Qui m'ôtent tout le fruit de nos guerres civiles, Où l'honneur seul m'engage, et que pour terminer Je ne veux que celui de vaincre et pardonner, Où mes plus dangereux et plus grands adversaires, Sitôt qu'ils sont vaincus, ne sont plus que mes frères; Et mon ambition ne va qu'à les forcer,