‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 233 sur 409 · ACTE IV, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE III

CÉSAR, CLÊOPATRE, ANTOINE, LÊPÎDE, CIIARMION, ACHORÉE, ROMAINS.

CÉSAR

Reine, tout est paisible ; et la ville calmée, Qu'un trouble assez léger avait trop alarmée, N'a plus à redouter le divorce intestin Du soldat insolent et du peuple mutin.

Mais, ô dieux! ce moment que je vous ai quittée D'un trouble bien plus grand a mon âme agitée ! Et ces soins importuns, qui m'arrachaient de vous, Contre ma grandeur même allumaient mon courroux. Je lui voulais du mal de m'être si contraire. De rendre ma présence ailleurs si nécessaire ; Mais je lui pardonnais, au simple souvenir Du bonheur qu'à ma flamme elle fait obtenir. C'est elle dont je tiens cette haute espérance Qui flatte mes désirs d'une illustre apparence, Et fait croire à César qu'il peut fermer des vœux, Qu'il n'est pas tout à fait indigne de vos feux, Et qu'il peut en prétendre une juste conquête, N'ayant plus que les dieux au-dessus de sa tête. Oui, reine, si quelqu'un, dans ce vaste univers, Pouvait porter plus haut la gloire de vos fers ; S'il était quelque trône où vous pussiez paraître Plus dignement assise en captivant son maître, J'irais, j'irais à lui, moins pour le lui ravir Que pour lui disputer le droit de vous servir; Et je n'aspirerais au bonheur de vous plaire Qu'après avoir mis bas un si grand adversaire. C'était pour acquérir un droit si précieux Que combattait partout mon bras ambitieux; Et dans Pharsale même il a tiré l'épée Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée. Je l'ai vaincu, princesse; et le dieu des combats M'y favorisait moins que vos divins appas;

Ils conduisaient ma main, ils enflaient mon courage; Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage : C'est Teffet des ardeurs qu'ils daignaient m'inspirerj Et, vos beaux yeux enfin m'ayant fait soupirer, Pour faire que votre âme avec gloire y réponde, M'ont rendu le premier et de Rome et du monde. C'est ce glorieux titre, à présent effectif. Que je viens anoblir par celui de captif : Heureux, si mon esprit gagne tant sur le vôtre, Qu'il en estime l'un et me permette l'autre!

CLÉOPATRE

Je sais ce que je dois au souverain bonheur Dont me comble et m'accable un tel excès d'honneur. Je ne vous tiendrai plus mes passions secrètes : Je sais ce que je suis ; je sais ce que vous êtes. Vous daignâtes m'aimer dès mes plus jeunes ans; Le sceptre que je porte est un de vos présents; Vous m'avez par deux fois rendu le diadème : J'avoue après cela, seigneur, que je vous aime, Et que mon cœur n'est point à l'épreuve des traits Ni de tant de vertus ni de tant de bienfaits. Mais, hélas! ce haut rang, cette illustre naissance, Cet Etat de nouveau rangé sous ma puissance. Ce sceptre par vos mains dans les miennes remis, A mes vœux innocents sont autant d'ennemis. Ils allument contre eux une implacable haine : Ils me font méprisable alors qu'ils me font reine; Et, si Rome est encor telle qu'auparavant, Le trône où je me sieds m'abaisse en m'élevant; Et ces marques d'honneur, comme titres infâmes, Me rendent à jamais indigne de vos flammes. J'ose encor toutefois, voyant votre pouvoir, Permettre à mes désirs un généreux espoir. Après tant de combats, je sais qu'un si grand homme A droit de triompher des caprices de Rome, Et que l'injuste horreur qu'elle eut toujours des rois Peut céder, par votre ordre, à de plus justes lois; Je sais que vous pouvez forcer d'autres obstacles : Vous me Pavez promis, et j'attends ces miracles.

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