ACTE V, SCENE II
CORNÉLIE
S'il a quelque douceur, elle n'est que pour vous.
CLÉOPATRE
Tous les cœurs trouvent doux le succès qu'ils espèrent.
CORKÉLIE.
Comme nos intérêts, nos sentiments diffèrent. Si César à sa mort joint celle d'Achillas, Vous êtes satisfaite, et je ne la suis pas. Aux mânes de Pompée il faut une autre offrande : La victime est trop basse, et l'injure est trop grande; Et ce n'est pas un sang que pour la réparer Son ombre et ma douleur daignent considérer; L'ardeur de le venger, dans mon âme allumée, En attendant César, demande Ptolomée.
Tout indigne qu'il est de vivre et de régner, Je sais bien que César se force à l'épargner ; Mais, quoi que son amour ait osé vous promettre. Le ciel, plus juste enfin, n'osera le permettre ; Et, s'il peut une fois écouter tous mes vœux. Par la main l'un de l'autre ils périront tous deux, Mon âme à ce bonheur, si le ciel me l'envoie, Oubliera ses douleurs pour s'ouvrir à la joie ; Mais, si ce grand souhait demande trop pour moi, Si vous n'en perdez qu'un, ô ciel, perdez le roi.
CLÉOPATRE
Le ciel sur nos souhaits ne règle pas les choses.
CORNÉLIE
Le ciel règle souvent les effets sur les causes Et rend aux criminels ce qu'ils ont mérité.
CLÉOPATRE
Comme de la justice, il a de la bonté.
CORNÉLIE
Oui; mais il fait juger, à voir comme il commence^ Que sa justice agit, et non pas sa clémence.
CLÉOPATRE
Souvent de la justice il passe à la douceur.
CORNÉLIE
Reine, je parle en veuve, et vous parlez en sœur. Chacune a son sujet d'aigreur ou de tendresse,
Qui dans le sort du roi justement l'intéresse. Apprenons par le sang qu'on aura répandu A quels souhaits le ciel a le mieux répondu.
Voici votre Achorée.