‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 313 sur 409 · ANTIOCHUS, TIMAGÈNE, LAONICE · texte numérisé non relu

ANTIOCHUS, TIMAGÈNE, LAONICE

ANTIOCHUS

Demeurez, Laonice; Vous pouvez, comme lui, me rendre un bon office.

Dans l'état où je suis, triste et plein de souci. Si j'espère beaucoup, je crains beaucoup aussi.

tJn seul mot aujourd'hui, maître de ma fortune,

M'ôte ou donne à jamais le sceptre et Rodogune,

Et de tous les mortels ce secret révélé

Me rend le plus content ou le plus désolé.

Je vois dans le hasard tous les biens que j'espère,

Et ne puis être heureux sans le malheur d'un frère,

Mais d'un frère si cher, qu'une sainte amitié

Fait sur moi de ses maux rejaillir la moitié.

Donc pour moins hasarder j'aime mieux moins prétendre

Et, pour rompre le coup que mon cœur n'ose attendre,

Lui cédant de deux biens le plus brillant aux yeux,

M 'assurer de celui qui m'est plus précieux :

Heureux si, sans attendre un fâcheux droit d'aînesse,

Pour un trône incertain j'en obtiens la princesse.

Et puis par ce partage épargner les soupirs

Qui naîtraient de ma ^eine ou de ses déplaisirs!

Va le voir de ma part, Timagène, et lui dire Que pour cette beauté je lui cède l'empire; Mais porte-lui si haut la douceur de régner. Qu'à cet éclat du trône il se laisse gagner; Qu'il s'en laisse éblouir jusqu'à ne pas connaître A quel prix je consens de l'accepter pour maître.

(Timagène s'en va, et le prince continue à parler à Laonice.)

Et vous, en ma faveur voj^ez ce cher objet. Et tâchez d'abaisser ses yeux sur un sujet Qui peut-être aujourd'hui porterait la couronne. S'il n'attachait les siens à sa seule personne, Et ne la préférait à cet illustre rang Pour qui les plus grands cœurs prodiguent tout leur sang.

(Timagène rentre sur le théâtre.) TIMAGÈNE.

Seigneur, le prince vient; et votre amour lui-même Lui peut sans interprète offrir le diadème.

AîiTIOCHUS.

Ah! je tremble; et la peur d'un trop juste refus Rend ma langue muette et mon esprit confus.

Page 1