ACTE II, SCENE III
Pour vous sauver lÉtat que n'eussé-je pu faire?
Je choisis un époux avec des yeux de mère,
Votre oncle Antiochus, et j'espérai qu'en lui
Votre trône tombant trouverait un appui ;
Mais, à peine son bras en relève la chute,
Que par lui de nouveau le sort me persécute :
Maître de votre État par sa valeur sauvé,
Il s'obstine à remplir ce trône relevé :
Qui lui parle de vous attire sa menace.
Il n'a défait Tryphon que pour prendre sa place ;
Et de dépositaire et de libérateur
Il s'érige en tyran et lâche usurpateur.
Sa main l'en a puni : pardonnons à son ombre;
Aussi bien en un seul voici des maux sans nombre.
Nicanor votre père, et mon premier époux... Mais pourquoi lui donner encor des noms si doux, Puisque, l'ayant cru mort, il sembla ne revivre Que pour s'en dépouiller afin de nous poursuivre? Passons, je ne me puis souvenir sans trembler . Du coup dont j'empêchai qu'il nous pût accabler : Je ne sais s'il est digne ou d'honneur ou d'estime, S'il plut aux dieux ou non, s'il fut justice ou crime ; Mais, soit crime ou justice, il est certain, mes fils, Que mon amour pour vous fit tout ce que je fis : Ni celui des grandeurs ni celui de la vie Ne jeta dans mon cœur cette aveugle furie. J'étais lasse d'un trône où d'éternels malheurs Me comblaient chaque jour de nouvelles douleurs. Ma vie est presque usée, et ce reste inutile Chez mon frère avec vous trouvait un sûr asile : Mais voir, après douze ans et de soins et de maux, Un père vous ôter le fruit de mes travaux! Mais voir votre couronne après lui destinée Aux enfants qui naîtraient d'un second hyménée ! A cette indignité je ne connus plus rien; Je me crus tout permis pour garder votre bien. Piecevez donc, mes fils, de la main d'une mère, Un trône racheté par le malheur d'un père. Je crus qu'il fit lui-même un crime en vous l'ôtant,
Et, si j'en ai fait un en vous le rachetant,
Daigne du juste ciel la bonté souveraine,
Nous en laissant le fruit, m'en réserver la peine,
Ne lancer que sur moi les foudres mérités.
Et n'épandre sur vous que des prospérités!
ANTIOCHDS.
Jusques-ici, madame, aucun ne met en doute
Leslongs et grands travaux que notre amour vous coûte;
Et nous croyons tenir des soins de cet amour
Ce doux espoir du trône aussi bien que le jour;
Le récit nous en charme et nous fait mieux comprendre
Quelles grâces tous deux nous vous ea devons rendre :
Mais, afin qu'à jamais nous les puissions bénir,
Épargnez le dernier à notre souvenir;
Ce sont fatalités dont Fâme embarrassée
A plus qu'elle ne veut se voit souvent forcée.
Sur les noires couleurs d'un si triste tableau
Il faut passer l'éponge ou tirer le rideau :
Un fils est criminel quand il les examine ;
Et, quelque suite enfin que le ciel y destine,
J'en rejette l'idée et crois qu'en ces malheurs
Le silence ou l'oubli nous sied mieux que les pleurs.
Nous attendons le sceptre avec même espérance,
Mais, si nous l'attendons, c'est sans impatience :
Nous pouvons sans régner vivre tous deux contents;
C'est le fruit de vos soins, jouissez-en longtemps :
Il tombera sur nous quand vous en serez lasse ;
Nous le recevrons lors de bien meilleure grâce;
Et l'accepter sitôt semble nous reprocher
De n'être revenus que pour vous l'arracher.
SÉLEUCUS
J'ajouterai, madame, à ce qu'a dit mon frère Que, bien qu'avec plaisir et l'un et l'autre espère, L'ambition n'est pas, notre plus grand désir. Bégnez, nous le verrons tous deux avec plaisir; Et c'est bien la raison que pour tant de puissance Nous vous rendions du moins un peu d'obéissance, Et que celui de nous dont le ciel a fait choix Sous votre illustre exemple apprenne l'art des rois.