‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 349 sur 409 · ACTE IV, SCENE VI · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCENE VI

Le trône était à toi par le droit de naissance ; Rodogune avec lui tombait en ta puissance; Tu devais l'épouser, tu devais êlre roi ! Mai:, comme ce secret n'est connu que de moi, Je pi\is, comme je veux, tourner le droit d'aînesse, Et donne à ton rival ton sceptre et ta maîtresse.

A mon frère?

CLÉOPATRE

C'est lui que j'ai nommé l'aîné.

SÉLEUCUS

Vous ne m'affligez point de l'avoir couronné : Et, par une raison qui vous est inconnue, Mes propres sentiments vous avaient prévenue : Les biens que vous m'ôtez n'ontpoint d'attraits si doux Que mon cœur n'ait donnés à ce frère avant vous : Et, si vous bornez là toute votre vengeance, Vos désirs et les miens seront d'intelligence.

CLÉOPATRE

C'est ainsi qu'on déguise un violent dépit; C'est ainsi qu'une feinte au dehors Tassoupit, Et qu'on croit amuser de fausses patiences Ceux dont en l'âme on craint les justes défiances.

SÉLEUCUS

Quoi! je conserverais quelque courroux secret!

CLÉOPATRE

Quoi! lâche, tu pourrais la perdre sans regret, Elle de qui les dieux te donnaient l'hyménée, Elle dont tu plaignais la perte imaginée?

SÉLEUCUS

Considérer sa perte avec compassion, Ce n'est pas aspirer à sa possession.

CLÉOPATRE

Que la mort la ravisse, ou qu'un rival l'emporte, La douleur d'un amant est également forte; Et tel qui se console après l'instant fatal Ne saurait voir son bien aux mains de son rival : Piqué jusques au vif, il tâche à le reprendre; Il fait de l'insensible, afin de mieux surprendrCj

D'autant plus animé, que ce qu'il a perdu Par rang ou par mérite à sa flamme était dû.

SÉLEUCUS

Peut-être; mais enfin par quel amour de mère Pressez-vous tellement ma douleur contre un frère? Prenez-vous intérêt à la faire éclater?

CLÉOPÂTRE

J'en prends à la connaître et la faire avorter; J'en prends à conserver malgré toi mon ouvrage Des jaloux attentats de ta secrète rage.

SÉLEUCUS

Je îe veux croire ainsi; mais quel autre intérêt Nousfaittousdeuxaînés quand etcommeilvousplaît? Qui des deux vous doit croire, et par quelle justice Faut-il que sur moi seul tombe tout le supplice, Et que du même amour dont nous sommes blessés Il soit récompensé quand vous m'en punissez?

CLÉOPÂTRE

Comme reine, à mon choix, je fais justice ou grâce, Et je m'étonne fort d'où vous vient cette audace, D'où vient qu'un fils, vers moi noirci de trahison. Ose de mes faveurs me demander raison.

SÉLEUCUS

Vous pardonnerez donc ces chaleurs indiscrètes : Je ne suis point jaloux du bien que vous lui failes; Et je vois quel amour vous avez pour tous deux, Plus que vous ne pensez, et plus que je ne veux; Le respect me défend d'en dire davantage.

Je n'ai ni faute d'yeux ni faute de courage. Madame; mais enfin n'espérez voir en moi Qu'amitié pour mon frère et zèle pour mon roi. Adieu,

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