ACTE V, SCENE IV
(A Cléopatre.)
Où fuirais-je de vous après tant de furie,
Madame? et que ferait toute votre Syrie,
Où, seule et sans appui contre vos attentats,
Je verrais?... Mais, seigneur, vous ne m'écoutez pas!
ANTIOCHUS
Non, je n'écoute rien; et dans la mort d'un frère Je ne veux point juger entre vous et ma mère : Assassinez un fils, massacrez un époux.
Je ne veux me garder ni d'elle ni de vous. Suivons aveuglément ma triste destinée; Pour m'exposer à tout achevons l'hyménée. Cher frère, c'est pour moi le chemin du trépas : La main qui t'a percé ne m'épargnera pas; Je cherche à te rejoindre, et non à m'en défendre, Et lui veux bien donner tout lieu de me surprendre; Heureux si sa fureur, qui me prive de toi. Se fait bientôt connaître en achevant sur moi, Et si du ciel, trop lent à la réduire en poudre, Son crime redoublé peut arracher la foudre. Donnez-moi...
RODOGUNE, l'empêchant de prendre la coupe.
Quoi! seigneur!
ANTIOCHUS
Vous m'arrêtez en vain :
Donnez.
Ah! gardez-vous de l'une et l'autre main! Cette coupe est suspecte, elle vient de la reine; Craignez de toutes deux quelque secrète haine.
CLÉOPATRE
Qui m'épargnait tantôt ose enfin m'accuser?
1 De toutes deux, madame, il doit tout refuser.
Je n'accuse personne et vous tiens innocente;
Mais il en faut sur l'heure une preuve évidente.
Je veux bien à mon tour subir les mêmes lois.
On ne peut craindre trop pour le salut des rois. I Donnez donc cette preuve; et, pour toute réplique,
436 RODOGUiNE.
Faites faire un essai par quelque domestique.
CLÉOPATRE, prenant la coupe.
Je le ferai moi-même. Eh bien, redoutez- vous Quelque sinistre effet en cor de mon courroux? J'ai souffert cet outrage avecque patience.
ANTIOCHUS, prenant la coupe des mains de Cléopûtre après • qu'elle a bu.
Pardonnez-lui, madame, un peu de défiance : Comme vous Faccusez, elle fait son effort A rejeter sur vous Thorreur de cette mort ; Et, soit amour pour moi, soit adresse pour elle, Ce soin la fait paraître un peu moins criminelle. Pour moi, qui ne vois rien, dans le trouble où je suis, Qu'un gouffre de malheurs, qu'un abîme d'ennuis, Attendant qu'en plein jour "ces vérités paraissent, J'en laisse la vengeance aux dieux qui la connaissent, Et vais sans plus tarder...
Seigneur, voyez ses yeux Déjà tout égarés, troubles et furieux, Cette affreuse sueur qui court sur son visage, Cette gorge qui s'enfle. Ah ! bons dieux ! quelle rage ! Pour vous perdre après elle, elle a voulu périr.
ANTIOCHUS, rendant la coupe à Laonice ou à quelque autre.
N'importe, elle est ma mère, il faut la secourir.
CLÉOPATRE
Va, tu me veux en vain rappeler à la vie; Ma haine est trop fidèle et m'a trop bien servie. Elle a paru trop tôt pour te perdre avec moi : C'est le seul déplaisir qu'en mourant je recoi; Mais j'ai cette douceur dedans cette disgrâce De ne voir point régner ma rivale en ma place.
Règne; de crime en crime enfin te voilà roi. Je t'ai défait d'un père, et d'un frère, et de moi. Puisse le ciel tous deux vous prendre pour victimes, Et laisser choir sur vous les peines de mes crimes! Puissiez-vous ne trouver dedans votre union Qu'horreur, que jalousie et que confusion ! Et, pour vous souhaiter tous les malheurs ensemble,