‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 360 sur 409 · ACTE I, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCENE I

Et de cette grandeur sur le crime fondée, Dont jusqu'à ce moment m'a trop flatté Fidée, L'image tout affreuse, au point d'exécuter, Ne trouve plus en moi de bras à lui prêter. En vain l'ambilion, qui presse mon courage, D'un faux brillant d'honneur pare son noir ouvrage; En vain, pour me soumettre à ses lâches efforts, Mon âme a secoué le joug de cent remords : Cette âme, d'avec soi tout à coup divisée. Reprend de ce remords la chaîne mal brisée; Et de Sertorius le surprenant bonheur Arrête une main prête à lui percer le cœur.

AUFIDE

Quel honteux contre-temps de vertu délicate S'oppose au beau succès de l'espoir qui vous flatte? Et depuis quand, seigneur, la soif du premier rang Craint-elle de répandre un peu de mauvais sang? Avez-vous oublié cette grande maxime, Que la guerre civile est le règne du crime; Et qu'aux lieux où le crime a plein droit de régnpr, L'innocence timide est seule à dédaigner? L'honneur et la vertu sont des noms ridicules : Marins ni Carbon n'eurent point de scrupules; Jamais Sylla, jamais...

PERPENNA

Sylla ni Marins N'ont jamais épargné le sang de leurs vaincus; Tour à tour la victoire, autour d'eux en furie, A poussé leur courroux jusqu'à la barbarie ; Tour à tour le carnage et les proscriptions Ont sacrifié Rome à leurs dissensions; Mais leurs sanglants discords qui nous donnent des maîtres Ont fait des meurtriers, et n'ont point fait de traîtres ; Leurs plus vastes fureurs jamais n'ont consenti Qu'aucun versât le sang de son propre parti; Et dans l'un ni dans l'autre aucun n'a pris l'audace D'assassiner son chef pour monter en sa place.

AUFIDE

Vous y renoncez donc et n'êtes plus jaloux

440 SERTORIUS

De suivre les drapeaux d'un chef moindre que vous? Ah! s'il faut obéir, ne faisons plus la guerre; Prenons le même joug qu'a pris toute la terre. Pourquoi tant de périls, pourquoi tant de combats? Si nous voulons servir, Sylla nous tend les bras. C'est mal vivre en Romain que prendre loi d'un homme ": Mais, tyran pour tyran, il vaut mieux vivre à Rome.

PERPENNA

Vois mieux ce que tu dis quand tu parles ainsi. Du moins la liberté respire encore ici. De notre république, à Rome anéantie, On y voit refleurir la plus noble partie ; Et cet asile, ouvert aux illustres proscrits, Réunit du sénat le précieux débris.

Par lui Sertorius gouverne ces provinces, Leur impose tribut, fait des lois à leurs princes. Maintient de nos Romains le reste indépendant; Mais, comme tout parti demande un commandant, Ce bonheur imprévu qui partout l'accompagne, Ce nom qu'il s'est acquis chez les peuples d'Espagne...

AUFIDE

Ah ! c'est ce nom acquis avec trop de bonheur Qui rompt votre fortune et vous ravit l'honneur : Vous n'en sauriez douter pour peu qu'il vous souvienne Du jour que votre armée alla joindre la sienne, Lors...

PERPENNA

N'envenime point le cuisant souvenir Que le commandement devait m'appartenir.

Je le passais en nombre aussi bien qu'en noblesse ; Il succombait sans moi sous sa propre faiblesse : Mais, sitôt qu'il parut, je vis en moins de rien Tout mon camp déserté pour repeupler le sien; Je vis par mes soldats mes aigles arrachées Pour se ranger sous lui voler vers ses tranchées; Et, pour en colorer l'emportement honteux, Je les suivis de rage et m'y rangeai comme eux.

L'impérieuse aigreur de l'âpre jalousie Dont en secret dès lors mon âme fut saisie

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