ACTE I, SCENE I
Grossit de jour en jour sous une passion Qui tyrannise encor plus que l'ambition. J'adore Viriate; et cette grande reine, Des Lusitaniens l'illustre souveraine, Pourrait par son hymen me rendre sur les siens Ce pouvoir absolu qu'il m'ôte sur les miens. Mais elle-même, hélas! de ce grand nom charmée, S'attache au bruit heureux que fait sa renommée; Cependant qu'insensible à ce qu'elle a d'appas, Il me dérobe un cœur qu'il ne demande pas. De son astre opposé telle est la violence. Qu'il me vole partout, même sans qu'il y pense. Et que, toutes les fois qu'il m'enlève mon bien, Son nom fait tout pour lui sans qu'il en sache rien. Je sais qu'il peut aimer et nous cacher sa flamme : Mais je veux sur ce point lui découvrir mon âme; Et, s'il peut me céder ce trône où je prétends, J'immolerai ma haine à mes désirs contents; Et je n'envierai plus le rang dont il s'empare, S'il m'en assure autant chez ce peuple barbare. Qui, formé par nos soins, instruit de notre main, Sous notre discipline est devenu romain.
AUFIDE
Lorsqu'on fait des projets d'une telle importance, Les intérêts d'amour entrent-ils en balance? Et, si ces intérêts vous sont enfin si doux, Viriate, lui mort, n'est-elle pas à vous.^
PERPENNA
Oui ; mais de cette mort la suite m'embarrasse. Aurai-je sa fortune aussi bien que sa place? Ceux dont il a gagné la croyance et l'appui Prendront-ils même joie à m'obéir qu'à lui? Et, pour venger sa trame indignement coupée, N'arboreront-ils point l'étendard de Pompée?
AUFIDE
C'est trop craindre, et trop tard; c'est dans votre festin Que ce soir par votre ordre on tranche son destin. La trêve a dispersé l'armée à la campagne, Et vous en commandez ce qui nous accompagne.
442 SERTORIUS
L'occasion nous rit dans un si grand dessein; Mais tel bras n'est à nous que jusques à demain. Si vous rompez le coup, prévenez les indices. Perdez Sertorius ou perdez vos complices. Craignez ce qu'il faut craindre : il en est parmi nous Qui pourraient bien avoir mêmes remords que vous ; Et si vous différez... Mais le tyran arrive. Tâchez d'en obtenir l'objet qui vous captive; Et je prierai les dieux que dans cet entretien Vous ayez assez d'heur pour n'en obtenir rien.