ACTE IV, SCÈNE II
Souffrez qu'un peu de temps doucement le ménage, Quauprès d'un autre objet un autre amour l'engage; Des amis d'Aristie assurons le secours A force de promettre, en différant toujours. Détruire tout Tespoir qui les tient en haleine, C'est les perdre, c'est mettre un jaloux hors de peine, Dont l'esprit ébranlé ne se doit ^oas guérir De cette impression qui peut nous l'acquérir. Pourrions-nous venger Rome après de telles pertes? Pourrions-nous l'affranchir des misères souffertes? Et de ses intérêts un si haut abandon...
VIRIATE
Et que m'importe à moi si Rome souffre ou non? Quand j'aurai de ses maux effacé l'infamie, J'en obtiendrai pour fruit le nom de son amie! Je vous verrai consul m'en apporter les lois, Et m'abaisser vous-même au rang des autres rois! Si vousm'aimez, seigneur, nos mers et nos montagnes Doivent borner nos vœux, ainsi que nos Espagnes : Nous pouvons nous y faire un assez beau destin, Sans chercher d'autre gloire au pied de l'Aventin. Affranchissons le Tage, et laissons faire au Tibre. La liberté n'est rien quand tout le monde est libre; Mais il est beau de l'être, et voir tout l'univers Soupirer sous le joug et gémir dans les fers; Il est beau d'étaler cette prérogative Aux yeux du Rhône esclave et de Rome captive; Et de voir envier aux peuples abattus Ce respect que le sort garde pour les vertus.
Quant au grand Perpenna, s'il est si redoutable. Permettez-moi le soin de le' rendre traitable : Je sais l'art d'empêcher les grands cœurs de faillir.
SERTORIUS
Mais quel fruit pensez-vous en pouvoir recueillir? Je le sais comme vous et vois quelles tempêtes Cet ordre surprenant formera sur nos têtes. Ne cherchons point, madame, à faire des mutins, Et ne nous brouillons point avec nos bons destins. Rome nous donnera sans eux assez de peine,
4S2 SEUTOUIUS.
Avant que de souscrire à Thymen d'une reine;
Et nous n'en fléchirons jamais la dureté,
A moins qu'elle nous doive et gloire et liberté.
VIRFATE.
Je vous avouerai plus, seigneur : loin d'y souscrire, Elle en prendra pour vous une haine où j'aspire, Un courroux implacable, un orgueil endurci; Et c'est par où je veux vous arrêter ici. Qu'ai-je à faire dans Rome? et pourquoi, je vous prie...
SEr.TORlUS.
Mais nos Romains, madame, aiment tous leur patrie; Et de tous leurs travaux l'unique et doux espoir, C'est de vaincre bientôt assez pour la revoir.
VÎRIATE.
Pour les enchaîner tous sur les rives du Tage,
Nous n'avons qu'à laisser Rome dans l'esclavage :
Ils aimeront à vivre et sous vous et sous moi,
Tant qu'ils n'auront qu'un choix d'un tyran ou d'un roi.
SERTORIUS
Ils ont pour l'un et l'autre une pareille haine, Et n'obéiront point au mari d'une reine.
VIRIATE
Qu'ils aillent donc chercher des climats à leur choix, Où le gouvernement n'ait ni tyrans ni rois. Nos Espagnols, formés à votre art militaire, Achèveront sans eux ce qui nous reste à faire.
La perte de Sylla n'est pas ce que je veux; Rome attire encor moins la fierté de mes vœux : L'hymen où je prétends ne peut trouver d'arnorces Au milieu d'une ville où régnent les divorces, Et du haut de mon trône on ne voit point d'attraits Où l'on n'est roi qu'un an, pour n'être rien après. Enfin, pour achever, j'ai fait pour vous plus qu'elle: Elle vous a banni, j'ai pris votre querelle; Je conserve des jours qu'elle veut vous ravir. Prenez le diadème et laissez-la servir.
Il est beau de tenter des choses inouïes, Dût-on voir par l'effet ses volontés trahies. Pour moi, d'un grand Romain je veux faire un grand roi ;