‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 46 sur 409 · ACTE V, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE I

D. RODRIGUE

Je cours à mon supplice, et non pas au combat; Et ma fidèle ardeur sait bien m'ôter TeUvie, Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie. J'ai toujours même cœur; mais je nai point de bras Quand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas; Et déjà cette nuit m'aurait été mortelle Si j'eusse combattu pour ma seule querelle ; Mais, défendant mon roi, son peuple et mon pays, A me défendre mal je les aurais trahis. Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie. Qu'il en veuille sortir par une perfidie : Maintenant qu'il s'agit de mon seul intérêt. Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt. Votre ressentiment choisit la main d'un autre; Je ne méritais pas de mourir de la vôtre. On ne me verra point en repousser les coups; Je dois plus de respect à qui combat pour vous; Et, ravi de penser que c'est de vous qu'ils viennent, Puisque c'est votre honneur que ses armes soutiennent. Je lui vais présenter mon estomac ouvert, Adorant en sa main la vôtre qui me perd.

CHIMÈNE

Si d'un triste devoir la juste violence,

Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance.

Prescrit à ton amour une si forte loi

Qu'il te rend sans défense à qui combat pour moi,

En cet aveuglement ne perds pas la mémoire

Qu'ainsi que de ta vie il y va de ta gloire,

Et que, dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu,

Quand on le saura mort, on le croira vaincu.

Ton honneur t'est plus cher que je ne te suis chère.

Puisqu'il trempe tes mains dans le sang de mon père.

Et te fait renoncer, malgré ta passion,

A l'espoir le plus doux de ma possession :

Je t'en vois cependant faire si peu de compte.

Que sans rendre combattu veux qu'on te surmonte.

Quelle inégalité ravale ta vertu ?.

Pourquoi ne l'as-tu plus? ou pourquoi l'avais-tu?

Quoi! n'es-tu généreux que pour me faire outrage? S'il ne faut m'offenser, n'as-tu point de courage? Et traites-tu mon père avec tant de rigueur, Qu'après l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur? Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre, Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre.

D. RODRIGUE

Après la mort du comte, et les Maures défaits. Faudrait-il à ma gloire encor d'autres effets? Elle peut dédaigner le soin de me défendre; On sait que mon courage ose tout entreprendre Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux. Auprès de mon honneur, rien ne m'est précieux. Non, non, en ce combat, quoi que vous veuillez croire, Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire. Sans qu'on l'ose accuser d'avoir manqué de cœur, Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur. On dira seulement : « Il adorait Chimène; « Il n'a pas voulu vivre et mériter sa haine; « II a cédé lui-même à la rigueur du sort « Qui forçait sa maîtresse à poursuivre sa mort : « Elle voulait sa tête; et son cœur magnanime, « S'il l'en eût refusée, eût pensé faire un crime. « Pour venger son honneur il perdit son amour, « Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour, « Préférant (quelque espoir qu'eût son âme asservie) « Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie. » Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat. Loin d'obscurcir ma gloire, en rehausser l'éclat; Et cet honneur suivra mon trépas volontaire, Que tout autre que moi n"eût pu vous satisfaire.

CHIMÈNE

Puisque, pour t'empêcher de courir au trépas.

Ta vie et ton honneur sont de faibles appas.

Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue, en revanche,

Défends-toi maintenant pour m'ôter à don Sanche;

Combats pour m'affranchir d'une condition

Qui me donne à l'objet de mon aversion.

Te dirai-je encor plus? va, songe à la défense.

ACTF V, SCENE II. 57

Poiir forcer mon devoir, pour m'imposer silence ; Et, si tu sens pour moi ton cœur encore épris, Sors vainqueur d'un combat dont Chimène estle prix. Adieu : ce mot lâché me fait rougir de honte.

D. RODRIGUE, seul.

Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte? Paraissez, Navarrois, Maures et Castillans, Et tout ce que FEspagne a nourri de vaillants; Unissez -vous ensemble, et faites une armée, Pour combattre une main de la sorte animée : Joignez tous vos efforls contre un espoir si doux; Pour en venir à bout, c'est trop peu que de vous.

SCKNE li

y INFANTE.

Técouterai-je encor, respect de ma naissance,

Qui fais un crime de mes feux?

T'écouterai-je, amour, dont la douce puissance Contre ce fier tyran fait révolter mes vœux?

Pauvre princesse ! auquel des deux

Dois-ta prêter obéissance?

Rodrigue, ta valeur te rend digne de moi ; Mais, pour être vaillant, tu n'es pas fils de roi.

Impitoyable sort, dont la rigueur sépare

Ma gloire d'avec mes désirs.

Est-il dit que le choix d'une vertu si rare Coûte à ma passion de si grands déplaisirs?

0 cieux ! à combien de soupirs

Faut-il que mon cœur se prépare.

Si jamais il n'obtient sur un si long tourment Ni d'éteindre l'amour ni d'accepter l'amant!

Mais c'est trop de scrupule, et ma raison s'étonne

Du mépris d'un si digne choix :

Bien qu'aux monarques seuls ma naissance me donne, Rodrigue, avec honneur je vivrai sous tes lois.

Après avoir vaincu deux rois,

r." LE cm.

Pourrais-tu manquer de couronne?

Et ce gran1 nom de Cid que tu viens de gagner ^'e fait-il pas trop voir sur qui tu dois régner?

Il est digne de moi, mais il est à Chimène;

Le don que j'en ai fait me nuit.

Entre eux la mort d'un père a si peu mis de haine, Que le devoir du sang à regret le poursuit :

Ainsi n'espérons aucun fruit

De son crime ni de ma peine, Puisque, pour me jjunir, le destin a permis Que Famour dure même entre deux ennemis.

Page 1