ACTE I, -SCÈNE II
Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes!
Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes!
Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux !
Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux !
Vous avez vu depuis les troubles de mon âme :
Vous savez pour la paix quels vœux a faits ma flamme,
Et quels pleurs j'ai versés à chaque événement,
Tantôt pour mon pays,^ tantôt pour mon amant.
Enfin mon désespoir, parmi ces longs obstacles,
M'a fait avoir recours à la voix des oracles.
Écoutez si celui qui me fut hier rendu
Eut droit de rassurer mon esprit éperdu.
Ce Grec si renommé, qui depuis tant d'années
Au pied de l'Aventin prédit nos destinées,
Lui qu'Apollon jamais n'a fait parler à faux.
Me promit par ces vei^ la fin de mes travaux :
« Albe et Rome demain prendront une autre face;
« Tes vœux sont exaucés, elles auront la paix,
« El tu seras unie avec ton Curiace,
« Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais. »
Je pris sur cet oracle une entière assurance.
Et, comme le succès passait mon espérance.
J'abandonnai mon âme à des ravissements
Qui passaient les transports des plus heureux amants>
Jugez de leur excès : je rencontrai Valère,
Et, contre sa coutume, il ne put me déplaire.
Il me parla d'amour sans me donner d'ennui :
Je ne m'aperçus pas que je parlais à lui;
Je ne lui pus montrer de mépris ni dé glace :
Tout ce que je voyais me semblait Curiace;
Tout ce qu'on me disait me parlait de ses feux;
Tout ce que je disais l'assurait de mes vœux.
Le combat général aujourd'hui se hasarde;
J'en sus hier la nouvelle, et je n'y pris pas garde;
Mon esprit rejetait ces funestes objets.
Charmé des doux pensers d'hymen et de la paix.
La nuit a dissipé des erreurs si charmantes;
Mille songes affreux, mille images sanglantes,
Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur.
M'ont arraché ma joie et rendu ma terreur. J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite; Un spectre en paraissant prenait soudain la fuite; Ils s'effaçaient l'un l'autre ; et chaque illusion Redoublait mon effroi par sa confusion.
JULIE
C'est en contraire sens qu'un songe s'interprète.
CAMILL
Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite, Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits, Au jour d'une bataille, et non pas d'une paix.
JULIE
Par là finit la guerre, et la paix lui succède.
CAMILLE
Dure à jamais le mal, s'il y faut ce remède! Soit que Rome y succombe ou qu'Albe ait le dessous, Cher amant, n'attends plus d'être un jour mon époux; Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme Qui soit ou le vainqueur ou l'esclave de Rome.
Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux? Est-ce toi, Curiace? en croirai-je mes yeux?