‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 59 sur 409 · CAMILLE, JULIE · texte numérisé non relu

CAMILLE, JULIE

CAMILLE

Qu'elle a tort de vouloir que je vous entretienne! Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne. Et que, plus insensible à de si grands malheurs, A mes tristes discours je mêle moins de pleurs? De pareilles frayeurs mon âme est alarmée ; Comme elle je perdrai dans l'une et l'autre armée. Je verrai mon amant, mon plus unique bien, Mourir pour son pays, ou détruire le mien; Et cet objet d'amour devenir, pour ma peine, Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine. Hélas!

JOLIE

Elle est pourtant plus à plaindre que vous. On peut changer d'amant, mais non changer d'époux.

72 IIOUACR.

Oubliez Curiace, et recevez Valère, Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire, Vous serez toute nôtre, et votre esprit remis N'aura plus rien à perdre au camp des ennemis.

CAMILLE

Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes, Etplaignezmes malheurs sans m'ordonner des crimes : Quoiqu'à peine à mes maux je puisse résister, J'aime mieux les souffrir que de les mériter.

JULTE.

Quoi! vous appelez crime un change raisonnable !

CAMILLE

Quoi! le manque de foi vous semble pardonnable

JULIE

Envers un ennemi qui peut nous obliger?

CAMILLE

D'un serment solennel qui peut nous dégager?

JULIE

Vous déguisez en vain une chose trop claire : Je vous vis encore hier entretenir Valère ; Et l'accueil gracieux qu'il recevait de vous Lui permet de nourrir un espoir assez doux.

CAMILLE

Si je l'entretins hier et lui fis bon visage, N'en imaginez rien qu'à son désavantage; De mon contentement un autre était l'objet. Mais, pour sortir d'erreur, sachez-en le sujet; Je garde à Curiace une amitié trop pure Pour souffrir plus longtemps qu'on m'estime parjure. Il vous souvient qu'à peine on voyait de sa sœur Par un heureux hymen mon frère possesseur, Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père Que de ses chastes feux je serais le salaire. Ce jour nous fut propice et funeste à la fois; Unissant nos maisons, il désunit nos rois; Un même instant conclut notre hymen et la guerre, Fit naître notre espoir et le jeta par terre, Nousôta tout, sitôt qu'il nous eut tout promis, Et, nous faisant amants, il nous fit ennemis.

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