‹ Théâtre de Corneille (volume 2)Chapitre 87 sur 409 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

LE VIEIL HORACE, SABINli, CAMILLE, JULIE.

LE VIEIL HORACE

Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire?

JULIE

Mais plutôt du combat les funestes effets. Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits; Destrois les deux sont morts, son époux seul vous reste.

LE VIEIL HORACE

Oh ! d'un triste combat effet vraiment funeste 1 Rome est sujette d'Albe, et pour l'en garantir Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir ! Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie; Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie : Je connais mieux mon sang, il sait mieux son devoir.

JULIE

Mille, de nos remparts, comme moi l'ont pu voir. Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères; Mais, comme il s'est vu seul contre trois adversaires, Près d'être enfermé d'eux sa fuite l'a sauvé.

LE VIEIL HORACE

Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé! Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite!

JULIE

Je n'ai rien voulu voir après cette défaite.

0 mes frères !

LE VIEIL HORACE

Tout beau, ne les pleurez pas tous; Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux. Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte; La gloire de leur mort m'a payé de leur perte : Ce bonheur a suivi leur courage invaincu S Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu, Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince, Ni d'un Etat voisin devenir la province. Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront Que sa fuite honteuse imprime à notre front; Pleuiez le déshonneur de toute notre race Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace.

JULIE

Que vouliez- vous qu'il fit contre trois?

LE VIEIL HORACE

Qu'il mourût-, Ou qu'un beau désespoir alors le secourût. N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite, Rome eût été du moins un peu plus tard sujette; 11 eût avec honneur laissé mes cheveux gris, Et c'était de sa vie un assez digne prix. Il est de tout son sang comptable à sa patrie, Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie. Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour, Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour. J'en romprai bien le cours, et ma juste colère, Contre un indigne fils usant des droits d'un père. Saura bien faire voir, dans sa punition, L'éclatant désaveu d'une telle action !

* Ce mot invaincu n'a été employé que par Corneille, et devrait l'être par tous nos poètes. Une expression si bien mise à sa place dans le Cid et dans cette admirable scène ne doit jamais vieillir.

- Voilà ce fameux qu'il mourût, ce trait du plus grand sublime, te mot auquel il n'en est aucun de comparable dans toute l'antiquité.

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