‹ Théâtre de CorneilleChapitre 141 sur 158 · SCÈNE II. — DORANTE, CLITON · texte numérisé non relu

SCÈNE II. — DORANTE, CLITON

DORANTE

Ce brusque adieu marque un trouble dans l'âme. Sans doute il la connaît.

CLITON

C'est peut-être sa femme.

DORANTE

Sa femme?

Oui, c'est sans doute elle qui vous écrit; Et vous venez de faire un coup de grand esprit. Voilà de vos secrets et de vos confidences.

DORANTE

Nomme-les par leur nom, dis de mes imprudences. Mais serait-ce en effet celle que tu me dis?

CLITON

Envoyez vos portraits à de tels étourdis :

Ils gardent un secret avec extrême adresse.

C'est sa femme, vous dis-je, ou du moins sa maîtresse.

Ne l'avez-vous pas vu tout changé de couleur?

DORANTE

Je l'ai vu, comme atteint d'une vive douleur, Faire de vains efforts pour cacher sa surprise. Son désordre, Cliton, montre ce qu'il déguise : Il a pris un prétexte à sortir promptement, Sans se donner loisir d'un mot de compliment.

CLITON

Qu'il fera dangereux rencontrer sa colère !

Il va tout renverser si l'on le laisse faire,

Et je vous tiens pour mort si sa fureur se croit;

Mais surtout ses valets peuvent bien marcher droit :

Malheureux le premier qui fâchera son maître !

Pour autres cent louis je ne voudrais pas l'être.

DORANTE

La chose est sans remède; en soit ce qui pourra :

S'il fait tant le mauvais, peut-être on le verra:

Ce n'est pas qu'après tout, Cliton, si c'est sa femme,

Je ne sache étouffer cette naissante flamme :

Ce serait lui prêter un fort mauvais secours

Que lui ravir l'honneur en conservant ses jours;

2g3 LA SUITE DU MENTEUR

D'une belle action j'en ferais une noire.

J'en ai fait mon ami, je prends part à sa gloire,

Et je ne voudrais pas qu'on pût me reprocher

De servir un brave homme au prix d'un bien si cher.

CLITON

Et s'il est son amant?

DORANTE

Puisqu'elle me préfère, Ce que j'ai fait pour lui vaut bien qu'il me défère; Sinon, il a du cœur, il en sait bien les lois, Et je suis résolu de défendre son choix. Tandis, pour un moment trêve de raillerie, Je veux entretenir un peu ma rêverie.

{Il prend le portrait de Mélisse.)

Merveille qui m'as enchanté, Portrait à qui je rends les armes, As-tu bien autant de bonté Comme tu me fais voir de charmes?

Hélas ! au lieu de l'espérer, Je ne fais que me figurer Que tu te plains à cette belle, Que tu lui dis mon procédé, Et que je te fus infidèle Sitôt que je t'eus possédé.

Garde mieux le secret que moi,

Daigne en ma faveur te contraindre :

Si j'ai pu te manquer de foi,

C'est m'imiter que de t'en plaindre.

Ta colère, en me punissant,

Te fait criminel d'innocent;

Sur toi retombent les vengeances...

cliton, lui ôtant le portrait Vous ne dites, monsieur, que des extravagances, Et parlez justement le langage des fous. Donnez, j'entretiendrai ce portrait mieux que vous; Je veux vous en montrer de meilleures méthodes, Et lui faire des vœux plus courts et plus commodes.

Adorable et riche beauté,

Qui joins les effets aux paroles,

Merveille qui m'as enchanté Par tes douceurs et tes pistoles, Sache un peu mieux les partager; Et, si tu nous veux obliger A dépeindre aux races futures L'éclat de tes faits inouïs.

Garde pour toi les confitures, Et nous accable de louis.

Voilà parler en homme.

DORANTE

Arrête tes saillies, Ou va du moins ailleurs débiter tes folies. Je ne suis pas toujours d'humeur à t' écouter,

CLIXON

Et je ne suis jamais d'humeur à vous flatter; Je ne vous puis souffrir de dire une sottise. Pour un double intérêt je prends cette franchise : L'un, vous êtes mon marbre, et j'en rougis pour vous; L'autre, c'est mon talent, et j'en deviens jaloux.

DORANTE

Si c'est là ton talent, ma faute est sans exemple.

CLITON

Ne me î'enviez point, le vôtre est assez ample; Et puisque enfin le ciel m'a voulu départir Le d«n d'extravaguer, comme à vous de mentir, Comme je ne mens point devant Votre Excellence, Ne dites à mes yeux aucune extravagance; N'entreprenez sur moi, non plus que moi sur vous.

DORANTE

Tais-toi; le ciel m'envoie un entretien plus doux : L'ambassade revient.

CLITON

Que nous apporte- t-elle?

DORANTE

Maraud, veux-tu toujours quelque douceur nouvelle?

CLITON

Non pas, mais le passé m'a rendu curieux ,

Je lui regarde aux mains un peu plutôt qu'aux yeux1.

1. Ces scènes avec Cliton ces stances snr un portrait, cette parodie des stance» par Cliton peuvent avoir nui à la pièce : ces défauts seraient bien ais(s à corriger. (V.)

SCÈNE III. — DORANTE, MÉLISSE, déguisée en servante, cachant son visage sous une coiffe ; CLITON, LYSE

cliton, à Lyse Montre ton passe-port. Quoi ! tu viens les mains vides !

{A Dorante.) Ainsi détruit le temps les biens les plus solides; Et moins d'un jour réduit tout votre heur et le mien, Des louis aux douceurs, et des douceurs à rien.

LYSE

Si j'apportai tantôt, à présent je demande.

DORANTE

Que veux-tu?

LYSE

Ce portrait, que je veux qu'on me rende.

DORANTE

As-tu pris du secours pour faire plus de bruit?

LYSE

J'amène ici ma sœur, parce qu'il s'en va nuit; Mais vous pensez en vain chercher une défaite : Demandez-lui, monsieur, quelle vie on m'a faite.

DORANTE

Quoi ! ta maîtresse sait que tu me l'as laissé?

LYSE

Elle s'en est doutée, et je l'ai confessé.

Elle s'en est donc mise en colère?

LYSE

Et si forte Que je n'ose rentrer si je ne le rapporte : Si vous vous obstinez à me le retenir, Je ne sais dès ce soir, monsieur, que devenir; Ma fortune est perdue, et dix ans de service.

DORANTE

Écoute, il n'est pour toi chose que je ne fisse.

Si je te nuis ici, c'est avec grand regret;

Mais on aura mon cœur avant que ce portrait.

Va dire de ma part à celle qui t'envoie

Qu'il fait tout mon bonheur, qu'il fait toute ma joie;

Que rien n'approcherait de mon ravissement

Si je le possédais de son consentement; Qu'il est l'unique bien où mon espoir se fonde, Qu'il est le seul trésor qui me soit cher au monde. Et quant à ta fortune, il est en mon pouvoir De la faire monter par delà ton espoir.

LYSE

Je ne veux point de vous, ni de vos récompenses.

DORANTE

Tu me dédaignes trop.

LYSE

Je le dois

Tu l'offenses.

Mais voulez- vous, monsieur, me croire et vous venger : Rendez-lui son portrait pour la faire enrager.

LYSE

Oh ! le grand habile homme ! il y connaît finesse. C'est donc ainsi, monsieur, que vous tenez promesse? Mais puisque auprès de vous j'ai si peu de crédit, - ■

Demandez à ma soeur ce qu'elle m'en a dit, Et si c'est sans raison que j'ai tant l'épouvante.

DORANTE

Tu verras que ta sœur sera plus obligeante;

Mais si ce grand courroux lui donne autant d'effroi,

Je ferai tout autant pour elle que pour toi.

LYSE

N'importe, parlez-lui; du moins vous saurez d'eMe Avec quelle chaleur j'ai pris votre querelle.

dorante, à Mélisse Son ordre est-il si rude?

MÉLISSE

Il est assez exprès; Mais, sans mentir, ma sœur vous presse un peu de près : Quoi qu'elle ait commandé, la chose a deux visages.

CLITON

Comme toutes les deux jouent leurs personnages !

MÉLISSE

Souvent tout cet effort à ravoir un portrait

N'est que pour voir l'amour par l'état qu'on en fait.

C'est peut-être après tout le dessein de madame.

Ma sœur, non plus que moi, ne lit pas dans son âme;

En ces occasions il fait bon hasarder,

Et de force ou de gré je saurais le garder.

Si vous l'aimez, monsieur, croyez qu'en son courage

Elle vous aime assez pour vous laisser ce gage :

Ce serait vous traiter avec trop de rigueur,

Puisque avant ce portrait on aura votre cœur;

Et je la trouverais d'une humeur bien étrange

Si je ne lui faisais accepter cet échange.

Je l'entreprends pour vous, et vous répondrai bien

Qu'elle aimera ce gage autant comme le sien.

DORANTE

O ciel I et de quel nom faut-il que je te nomme?

CLITON

Ainsi font deux soldats qui sont chez le bonhomme : Quand l'un veut tout tuer, l'autre rabat les coups, L'un jure comme un diable, et l'autre file doux. Les belles, n'en déplaise à tout votre grimoire ! Vous vous entr'entendez comme larrons en foire.

MÉLISSE

Que dit cet insolent?

C'est un fou qui me sert.

CLITON

Vous dites que..

dorante, à Cliton Tais-toi, ta sottise me perd {A Mélisse ) Je suivrai ton conseil, il m'a rendu la vie.

LYSE

Avec sa complaisance à flatter votre envie, Dans le cœur de madame elle croit pénétrer; Mais son front en rougit, et n'ose se montrer.

mélisse, se découvrant Mon front n'en rougit point, et je veux bien qu'il voie D où lui vient ce conseil qui lui rend tant de joie

DORANTE

Mes yeux! que vois-je? où suis-je?êtes-vous des flatteurs? Si le portrait dit vrai, les habits sont menteurs. Madame, c'est ainsi que vous savez surprendre?

MÉLISSE

C'est ainsi que je tâche à ne me point méprendre,

A voir si vous m'aimez, et savez mériter

Cette parfaite amour que je vous veux porter.

Ce portrait est à vous, vous l'avez su défendre,

Et de plus sur mon cœur vous pouvez tout prétendre;

Mais par quelque motif que vous l'eussiez rendu,

L'un et l'autre à jamais était pour vous perdu.

Je retirais le cœur en retirant ce gage,

Et vous n'eussiez de moi jamais vu que l'image.

Voilà le vrai sujet de mon déguisement.

Pour ne rien hasarder j'ai pris ce vêtement

Pour entrer sans soupçon, pour en sortir de même,

Et ne me point montrer qu'ayant vu si l'on m'aime

DORANTE

Je demeure immobile et, pour vous répliquer, Je perds la liberté même de m'expliquer. Surpris, charmé, confus d'une telle merveille, Je ne sais si je dors, je ne sais si je veille, Je ne sais si je vis, et je sais toutefois Que ma vie est trop peu pour ce que je vous dois; Que tous mes jours usés à vous rendre service, Que tout mon sang pour vous offert en sacrifice, Que tout mon cœur brûlé d'amour pour vos appas, Envers votre beauté ne m'acquitteraient pas.

MÉLISSE

Sachez, pour arrêter ce discours qui me flatte,

Que je n'ai pu moins faire, à moins que d'être ingrate

Vous avez fait pour moi plus que vous ne savez,

Et je vous dois bien plus que vous ne me devez.

Vous m'entendrez un jour; à présent je vous quitte,

Et malgré mon amour je romps cette visite.

Le soin de mon bonheur veut que j'en use ainsi :

Je crains à tous moments qu'on me surprenne ici,

Encor que déguisée, on pourrait me connaître.

Je vous puis cette nuit parler par ma fenêtre,

Du moins si le concierge est homme à consentir,

A force de présents, que vous puissiez sortir :

Un peu d'argent fait tout chez les gens de sa sorte.

DORANTE

Mais, après que les dons m'auront ouvert la porte,

Où dois- je vous chercher?

MÉLISSE

Ayant su la maison, Vous pourriez aisément vous informer du nom : Encore un jour ou deux il me faut vous le taire; Mais vous n'êtes pas homme à me vouloir déplaire. Je loge en Bellecour, environ au milieu, Dans un grand pavillon. N'y manquez pas. Adieu.

DORANTE

Donnez quelque signal pour plus certaine adresse.

LYSE

Un linge servira de marque plus expresse; J'en prendrai soin.

MÉLISSE

Cta ouvre, et quelqu'un vous vient voir. Si vous m'aimez, monsieur...

(Elles abaissent toutes deux leurs coiffes.)

Je sais bien mon devoir; Sur ma discrétion prenez toute assurance.

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