‹ Théâtre de CorneilleChapitre 142 sur 158 · SCÈNE IV. — PHILISTE, DORANTE, CLITON · texte numérisé non relu

SCÈNE IV. — PHILISTE, DORANTE, CLITON

PHILISTE

Ami, notre bonheur passe notre espérance.

Vous avez compagnie ? Ah ! voyons, s'il vous plaît.

DORANTE

Laissez-les s'échapper, je vous dirai qui c'est. Ce n'est qu'une lingère : allant en Italie, Je la vis en passant, et la trouvai jolie; Nous fîmes connaissance, et, me sachant ici, Comme vous le voyez, elle en a pris souci.

PHILISTE

Vous trouvez en tous lieux d'assez bonnes fortunes.

DORANTE

Celle-ci pour le moins n'est pas des plus communes.

PHILISTE

Elle vous semble belle, à ce compte?

DORANTE

A ravir.

PHILISTE

Je n'en suis point jaloux.

M'y voulez- vous servir?

PHILISTE

Je suis trop maladroit pour un si noble rôle.

DORANTE

Vous n'avez seulement qu'à dire une parole.

PHILISTE

Qu'une?

DORANTE

Non. Cette nuit j'ai promis de la voir, Sûr que vous obtiendrez mon congé pour ce soir. Le concierge est à vous.

PHILISTE

C'est une affaire faite.

DORANTE

Quoi ! vous me refusez un mot que je souhaite?

PHILISTE

L'ordre, tout au contraire, en est déjà donné,

Et votre esprit trop prompt n'a pas bien deviné.

Comme je vous quittais avec peine à vous croire,

Quatre de mes amis m'ont conté votre histoire :

Ils marchaient après vous deux ou trois mille pas,

Ils vous ont vt courir, tomber le mort à bas,

L'autre vous démonter, et fuir en diligence :

Ils ont vu tout cela de sur une éminence,

Et n'ont connu personne, étant trop éloignés.

Voilà, quoi qu'il en soit, tous nos procès gagnés.

Et plus tôt de beaucoup que je n'osais prétendre.

Je n'ai point perdu temps, et les ai fait entendre;

Si bien que, sans chercher d'autre éclaircissement,

Vos juges m'ont promis votre élargissement,

Mais quoiqu'il soit constant qu'on vous prend pour un autre,

Il faudra caution, et je serai la vôtre :

Ce sont formalités que pour vous dégager

Les juges, disent-ils, sont tenus d'exiger;

Mais sans doute, ils en font ainsi que bon leur semble.

Tandis, ce soir chez moi nous souperons ensemble;

Dans un moment ou deux vous y pourrez venir;

Nous aurons tout loisir de nous entretenir, Et vous prendrez le temps de voir votre lingère. Ils m'ont dit toutefois qu'il serait nécessaire De coucher pour la forme un moment en prison, Et m'en ont sur-le-champ rendu quelque raison; Mais c'est si peu mon jeu que de telles matières Que j'en perds aussitôt les plus belles lumières. Vous sortirez demain, il n'est rien de plus vrai : C'est tout ce que j'en aime, et tout ce que j'en sai.

DORANTE

Que ne vous dois-je point pour de si bons offices?

Ami, ce ne sont là que de petits services : Je voudrais pouvoir mieux, tout me serait fort doux. Je vais chercher du monde à souper avec vous. Adieu : je vous attends au plus tard dans une heure.

Page 1