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SCÈNE IL — CLÉANDRE, MÉLISSE, LYSE

Je viens d'avoir querelle avec ce prisonnier, Ma sœur...

MÉLISSE

Avec Dorante, avec ce cavalier Dont vous tenez l'honneur, dont vous tenez la vie? Qu'avez- vous fait?

CLÉANDRE

Un coup dont tu seras ravie.

MÉLISSE

Qu'à cette lâcheté je puisse consentir !

CLÉ ANDRE

Bien plus, tu m'aideras à le faire mentir.

MÉLISSE

Ne le présumez pas, quelque espoir qui vous flatte 1 Si vous êtes ingrat, je ne puis être ingrate.

CLÉ ANDRE

Tu semblés t'en fâcher?

MÉLISSE

Je m'en fâche pour vous :

D'un mot il peut vous perdre, et je crains son courroux.

Il est trop généreux, et d'ailleurs la querelle,

Dans les termes qu'elle est, n'est pas si criminelle.

Écoute. Nous parlions des dames de Lyon;

Elles sont assez mal en son opinion :

Il confesse de vrai qu'il a peu vu la ville;

Mais il se l'imagine en beautés fort stérile,

Et ne peut se résoudre à croire qu'en ces lieux

La plus belle ait de quoi captiver de bons yeux,

Pour l'honneur du pays j'en nomme trois ou quatre;

Mais, à moins que de voir, il n'en veut rien rabattre :

Et comme il ne le peut étant dans la prison,

J'ai cru par un portrait le mettre à la raison;

Et sans chercher plus loin ces beautés qu'on admire,

Je ne veux que le tien pour le faire dédire :

Me le dénieras-tu, ma sœur, pour un moment?

MÉLISSE

Vous me jouez, mon frère, assez accortement : La querelle est adroite et bien imaginée.

CLÉANDRE

Non, je m'en suis vanté, ma parole est donnée.

MÉLISSE

S'il faut ruser ici, j'en sais autant que vous, Et vous serez bien fin si je ne romps vos coups, Vous pensez me surprendre, et je n'en fais que rire : Dites donc tout d'un coup ce que vous voulez dire.

CLÉANDRE

Eh bien 1 je viens de voir ton portrait en ses mains.

MÉLISSE

Et c'est ce qui vous fâche?

CLÉANDRE

Et c'est dont je me plains.

MÉLISSE

J'ai cru vous obliger, et l'ai fait pour vous plaire : Votre ordre était exprès.

CLÉANDRE

Quoi ! je te l'ai fait faire ?

MÉLISSE

Ne m'avez-vous pas dit : « Sous ces déguisements,

Ajoute à ton argent perles et diamants? »

Ce sont vos propres mots, et vous en êtes cause.

CLÉANDRE

Eh quoi ! de ce portrait disent-ils quelque chose?

MÉLISSE

Puisqu'il est enrichi de quatre diamants, N'est-ce pas obéir à vos commandements?

C'est fort bien expliquer le sens de mes prières. Mais, ma sœur, ces faveurs sont un peu singulières : Qui donne le portrait promet l'original.

MÉLISSE

C'est encore votre ordre, ou je m'y connais mal.

Ne m'avez-vous pas dit : « Prends souci de me plaire,

Et vois ce que tu dois à qui te sauve un frère? »

Puisque vous lui devez et la vie et l'honneur,

Pour vous en revancher dois-je moins que mon cœur?

Et doutez-vous encore à quel point je vous aime,

Quand pour vous acquitter je me donne moi-même?

CLÉANDRE

Certes, pour m'obéir avec plus de chaleur,

Vous donnez à mon ordre une étrange couleur.

Et prenez un grand soin de bien payer mes dettes :

Non que mes volontés en soient mal satisfaites;

Loin d'éteindre ce feu, je voudrais l'allumer,

Qu'il eût de quoi vous plaire, et voulût vous aimer.

Je tiendrais à bonheur de l'avoir pour beau-frère;

J'en cherche les moyens, j'y fais ce qu'on peut faire,

Et c'est à ce dessein qu'au sortir de prison

Je viens de l'obliger à prendre la maison,

Afin que l'entretien produise quelques flammes

THEATRE DE CORNEILLE 30g

Qui forment doucement l'union de vos âmes. Mais vous savez trouver des chemins plus aisés : Sans savoir s'il vous plaît, ni si vous lui plaisez, Vous pensez l'engager en lui donnant ces gages, Et lui donnez sur vous de trop grands avantages. Que sera-ce, ma sœur, si, quand vous le verrez, Vous n'y rencontrez pas ce que vous espérez, Si quelque aversion vous prend pour son visage, Si le vôtre le choque ou qu'un autre l'engage, Et que de ce portrait, donné légèrement, Il érige un trophée à quelque objet charmant?

MÉLISSE

Sans l'avoir jamais vu, je connais son courage : Qu'importe après cela quel en soit le visage? Tout le reste m'en plaît; si le cœur en est haut, Et si l'âme est parfaite, il n'a point de défaut. Ajoutez que vous-même, après votre aventure, Ne m'en avez pas fait une laide peinture; Et comme vous devez vous y connaître mieux, Je m'en rapporte à vous, et choisis par vos yeux. N'en doutez nullement, je l'aimerai, mon frère; Et si ces faibles traits n'ont point de quoi lui plaire. S'il aime en autre heu, n'en appréhendez rien : Puisqu'il est généreux, il en usera bien.

CLÉANDRE

Quoi qu'il en soit, ma sœur, soyez plus retenue Alors qu'à tous moments vous serez à sa vue. Votre amour me ravit, je veux le couronner; Mais souffrez qu'il se donne avant que vous donner. Il sortira demain, n'en soyez point en peine. Adieu : je vais une heure entretenir Climène.

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