‹ Théâtre de CorneilleChapitre 144 sur 158 · ACTE QUATRIÈME SCÈNE PREMIÈRE. — MÉLISSE, LYSE · texte numérisé non relu

ACTE QUATRIÈME SCÈNE PREMIÈRE. — MÉLISSE, LYSE

MÉLISSE

J'en tremble encor de peur, et n'en suis pas remise.

LYSE

Aussi bien comme vous je pensais être prise.

MÉLISSE

Non, Philiste n'est fait que pour m'incommoder. Voyez ce qu'en ces lieux il venait demander. S'il est heure si tard de faire une visite !

LVSE

Un ami véritable à toute heure s'acquitte; Mais un amant fâcheux, soit de jour, soit de nuit, Toujours à contre-temps à nos yeux se produit; Et depuis qu'une fois il commence à déplaire, Il ne manque jamais d'occasion contraire : Tant son mauvais destin semble prendre de soins A mêler sa présence où l'on la veut le moins !

MÉLISSE

Quel désordre eût-ce été, Lyse, s'il m'eût connue !

LYSE

Il vous aurait donné fort avant dans la vue.

MÉLISSE

Quel bruit et quel éclat n'eût point fait son courroux !

LYSE

Il eût été peut-être aussi honteux que vous.

Un homme un peu content et qui s'en fait accroire.

Se voyant méprisé, rabat bien de sa gloire,

Et, surpris qu'il en est en telle occasion,

Toute sa vanité tourne en confusion.

Quand il a de l'esprit, il sait rendre le change;

Loin de s'en émouvoir, en raillant il se venge.

Affecte des mépris, comme pour reprocher

Que la perte qu'il fait ne vaut pas s'en fâcher;

Tant qu'il peut, il témoigne une âme indifférente.

Quoi qu'il en soit enfin, vous avez vu Dorante,

Et fort adroitement je vous ai mise en jeu.

MÉLISSE

Et fort adroitement tu m'as fait voir son feu.

LYSE

Eh bien ! mais que vous semble encor du personnage? Vous en ai-je trop dit?

MÉLISSE

J'en ai vu davantage.

LYSE

Avez- vous du regret d'avoir trop hasardé?

MÉLISSE

Je n'ai qu'un déplaisir, d'avoir si peu tardé,

LYSE

Vous l'aimez?

MÉLISSE

Je l'adore.

LYSE

Et croyez qu'il vous aime?

MÉLISSE

Qu'il m'aime, et d'une amour, comme la mienne, extrême.

LYSE

Une première vue, un moment d'entretien, Vous fait ainsi tout croire, et ne douter de rien !

MÉLISSE

Quand les ordres du ciel nous ont fait l'un pour l'autre,

Lyse, c'est un accord bientôt fait que le nôtre :

Sa main entre les cœurs, par un secret pouvoir,

Sème l'intelligence avant que de se voir;

Il prépare si bien l'amant et la maîtresse

Que leur âme au seul nom s'émeut et s'intéresse.

On s'estime, on se cherche, on s'aime en un moment :

Tout ce qu'on s'entredit persuade aisément;

Et sans s'inquiéter d'aucunes peurs frivoles,

La foi semble courir au-devant des paroles;

La langue en peu de mots en explique beaucoup;

Les yeux, plus éloquents, font tout voir tout d'un coup;

Et de quoi qu'à l'envi tous les deux nous instruisent,

Le cœur en entend plus que tous les deux n'en disent.

LYSE

Si, comme dit Sylvandre, une âme en se formant, Ou descendant du ciel, prend d'une autre l'aimant.

o0tf LA SUITE DU MENTEUR

La sienne a pris le vôtre, et vous a rencontrée.

MÉLISSE

Quoi ! tu lis les romans?

Je puis bien lire Astrce; Je suis de son village, et j'ai de bons garants Qu'elle et son Céladon étaient de nos parents.

MÉLISSE

Quelle preuve en as-tu?

LYSE

Ce vieux saule, madame, Où chacun d'eux cachait ses lettres et sa flamme. Quand le jaloux Sémire en fit un faux témoin; Du pré de mon grand-père il fait encor le coin, Et l'on m'a dit que c'est un infaillible signe Que d'un si rare hymen je viens de droite ligne. Vous ne m'en croyez pas?

MÉLISSE

De vrai, c'est un grand point.

LYSE

Aurais-je tant d'esprit, si cela n'était point?

D'où viendrait cette adresse à faire vos messages,

A jouer avec vous de si bons personnages,

Ce trésor de lumière et de vivacité,

Que d'un sang amoureux que j'ai d'eux hérité?

MÉLISSE

Tu le disais tantôt, chacun a sa folie :

Les uns l'ont importune, et la tienne est jolie.

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