‹ Théâtre de CorneilleChapitre 151 sur 158 · SCÈNE VIII. — DORANTE, CLITON · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII. — DORANTE, CLITON

DORANTE

Cliton, si tu le peux, regarde-moi sans rire.

CLITON

J'entends à demi-mot, et ne m'en puis dédire J'ai gagné votre mal.

DORANTE

Eh bien ! l'occasion ?

CLITON

Elle fait le menteur, ainsi que le larron. Mais si j'en ai donné, c'est pour votre service.

DORANTE

Tu l'as bien fait courir avec cet artifice.

CLITON

Si je ne fusse chu, je l'eusse mené loin;

Mais surtout j'ai trouvé la lanterne au besoin;

Et sans ce prompt secours, votre feinte importune

M'eût bien embarrassé de votre nuit sans lune.

Sachez une autre fois que ces difficultés

Ne se proposent point qu'entre gens concertés.

DORANTE

Pour le mieux éblouir, je faisais le sévère.

CLITON

C'était un jeu tout propre à gâter le mystère* Dites-moi cependant : êtes- vous satisfait?

DORANTE

Autant comme on peut l'être.

CLITON

En effet?

DORANTE

En effet.

CLITON

Et Philiste?

DORANTE

Il se tient comblé d'heur et de gloire; Mais on l'a pris pour moi dans une nuit si noire : On s'excuse du moins avec cette couleur.

CLITON

Ces fenêtres toujours vous ont porté malheur : Vous y prîtes jadis Clarice pour Lucrèce1; Aujourd'hui même erreur trompe cette maîtresse; Et vous n'avez point eu de pareils rendez-vous Sans faire une jalouse ou devenir jaloux.

Je n'ai pas lieu de l'être, et n'en sors pas fort triste.

CLITON

Vous pourrez maintenant savoir tout de Philiste.

DORANTE

Cliton, tout au contraire, il me faut l'éviter : Tout est perdu pour moi s'il me va tout conter. De quel front oserais-je, après sa confidence, Souffrir que mon amour se mît en évidence? Après les soins qu'il prend de rompre ma prison, Aimer en même lieu semble une trahison. Voyant cette chaleur qui pour moi l'intéresse, Je rougis en secret de servir sa maîtresse, Et crois devoir du moins ignorer son amour Jusqu'à ce que le mien ait pu paraître au jour. Déclaré le premier, je l'oblige à se taire;

Page 1