‹ Théâtre de CorneilleChapitre 36 sur 158 · SCÈNE II. — SÉVÈRE, PAULINE, STRATONICE, FABIAN · texte numérisé non relu

SCÈNE II. — SÉVÈRE, PAULINE, STRATONICE, FABIAN

PAULINE

Oui, je l'aime, seigneur, et n'en fais point d'excuse;

Que tout autre que moi vous flatte et vous abuse,

Pauline a l'âme noble, et parle à cœur ouvert :

Le bruit de votre mort n'est point ce qui vous perd;

Si le ciel en mon choix eût mis mon hyménée,

A vos seules vertus je me serais donnée,

Et toute la rigueur de votre premier sort

Contre votre mérite eût fait un vain effort.

Je découvrais en vous d'assez illustres marques

Pour vous préférer même aux plus heureux monarques;

Mais puisque mon devoir m'imposait d'autres lois.

POLYEUCTE

De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix,

Quand à ce grand pouvoir que la valeur vous donne,

Vous auriez ajouté l'éclat d'une couronne,

Quand je vous aurais vu, quand je l'aurais haï,

J'en aurais soupiré, mais j'aurais obéi,

Et sur mes passions, ma raison souveraine

Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine.

SÉVÈRE

Que vous êtes heureuse ! Et qu'un peu de soupirs

Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs !

Ainsi, de vos désirs, toujours reine absolue,

Les plus grands changements vous trouvent résolue;

De la plus forte ardeur vous portez vos esprits

Jusqu'à l'indifférence, et peut-être au mépris;

Et votre fermeté fait succéder sans peine

La faveur au dédain, et l'amour à la haine.

Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu

Soulagerait les maux de ce cœur abattu !

Un soupir, une larme à regret épandue

M'aurait déjà guéri de vous avoir perdue;

Ma raison pourrait tout sur l'amour affaibli,

Et de l'indifférence irait jusqu'à l'oubli,

Et mon feu désormais se réglant sur le vôtre,

Je me tiendrais heureux entre les bras d'une autre.

O trop aimable objet, qui m'avez trop charmé,

Est-ce là comme on aime, et m'avez-vous aimé?

PAULINE

Je vous l'ai trop fait voir, seigneur; et, si mon âme

Pouvait bien étouffer les restes de sa flamme.

Dieux! que j'éviterais de vigoureux tourments!

Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments;

Mais, quelque autorité que sur eux elle ait prise.

Elle n'y règne pas, elle les tyrannise;

Et quoique le dehors soit sans émotion,

Le dedans n'est que trouble et que sédition :

Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte.

Votre mérite est grand, si ma raison est forte :

Je le vois encor tel qu'il alluma mes feux,

D'autant plus puissamment solliciter mes vœux

Qu'il est environné de puissance et de gloire.

Qu'en tous lieux, après vous, il traîne la victoire,

THÉÂTRE DE CORNEILLE 7g

Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu

Le généreux espoir que j'en avais conçu.

Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome,

Et qui me range ici dessous les lois d'un homme

Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas

Qu'il déchire mon âme et ne l'ébranlé pas.

C'est cette vertu même, à nos désirs cruelle,

Que vous louiez alors en blasphémant contre elle :

Plaignez-vous en encor, mais louez sa rigueur,

Qui triomphe à la fois de vous et de mon cœur,

Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère

N'aurait pas mérité l'amour du grand Sévère.

SÉVÈRE

Ah ! madame, excusez une aveugle douleur,

Qui ne connaît plus rien que l'excès du malheur :

Je nommais inconstance, et prenais pour un crime,

De ce juste devoir l'effort le plus sublime.

De grâce, montrez moins à mes sens désolés

La grandeur de ma perte et ce que vous valez :

Et, cachant par pitié cette vertu si rare

Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare,

Faites voir des défauts qui puissent à leur tour

Affaiblir ma douleur avecque mon amour.

PAULINE

Hélas ! cette vertu, quoique enfin invincible, Ne laisse que trop voir une âme trop sensible. Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs : Trop rigoureux effets d'une aimable présence Contre qui mon devoir a trop peu de défense ! Mais si vous estimez ce vertueux devoir, Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir. Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte; Épargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte; Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens, Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens.

SÉVÈRE

Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste !

PAULINE

Sauvez- vous d'une vue à tous les deux funeste.

79 POLYEUCTE

SÉVÈRE

Quel prix de mon amour ! Quel fruit de mes travaux !

PAULINE

C'est le remède seul qui peut guérir rios maux.

SÉVÈRE

Je veux mourir des miens : aimez-en la mémoire.

Je veux guérir des miens : ils souilleraient ma gloire.

SÉVÈRE

Ah ! puisque votre gloire en prononce l'arrêt, Il faut que ma douleur cède à son intérêt. Est-il rien que sur moi cette gloire n'obtienne? Elle me rend les soins que je dois à la mienne. Adieu : je vais chercher au milieu des combats Cette immortalité que donne un beau trépas, Et remplir dignement, par une mort pompeuse, De mes premiers exploits l'attente avantageuse, Si toutefois, après ce coup mortel du sort, J'ai de la vie assez pour chercher une mort.

PAULINE

Et moi, dont votre vue augmente le supplice,

Je l'éviterai même en votre sacrifice;

Et, seule dans ma chambre, enfermant mes regrets,

Je vais pour vous aux dieux faire des vœux secrets.

SÉVÈRE

Puisse le juste ciel, content de ma ruine, Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline !

PAULINE

Puisse trouver Sévère, après tant de malheur, Une félicité digne de sa valeur !

SÉVÈRE

Il la trouvait en vous.

PAULINE

Je dépendais d'un père.

SÉVÈRE

O devoir qui me perd et qui me désespère ! Adieu, trop vertueux objet, et trop charmant.

PAULINE

Adieu, trop malheureux et trop parfait amant.

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