‹ Théâtre de CorneilleChapitre 40 sur 158 · SCÈNE VI. — POLYEUCTE, NÉARÇjUE · texte numérisé non relu

SCÈNE VI. — POLYEUCTE, NÉARÇjUE

NÉ ARQUE

Où pensez-vous aller? •

POLYEUCTE

Au temple, où l'on m'appelle.

NÉARQUE

Quoi! vous mêler aux vœux d'une troupe infidèle? Oubliez- vous déjà que vous êtes chrétien?

POLYEUCTE

Vous par qui je le suis, vous en souvient-il bien?

NÉARQUE

J'abhorre les faux dieux.

POLYEUCTE

Et moi, je les déteste.

NÉARQUE

Je tiens leur culte impie.

POLYEUCTE

Et je le tiens funeste.

NÉARQUE

Fuyez donc leurs autels.

POLYEUCTE

Je les veux renverser, Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser. Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes :

83 POLYEUCTE

C'est l'attente du ciel, il nous la faut remplir: Je viens de le promettre, et je vais l'accomplir. Je rends grâces au Dieu que tu m'as fait connaître De cette occasion qu'il a sitôt fait naître, Où déjà sa bonté, prête à me couronner, Daigne éprouver la foi qu'il vient de me donner.

NÉARQUE

Ce zèle est trop ardent, souffrez qu'il se modère.

POLYEUCTE

On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on révère.

NÉARQUE

Vous trouverez la mort.

POLYEUCTE

Je la cherche pour lui.

NÉARQUE

Et si ce cœur s'ébranle?

POLYEUCTE

Il sera mon appui.

NÉARQUE

Il ne commande point que l'on s'y précipite.

POLYEUCTE

Plus elle est volontaire, et plus elle mérite.

NÉARQUE

Il suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir.

POLYEUCTE

On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir.

NÉARQUE

Mais dans ce temple enfin la mort est assurée.

POLYEUCTE

Mais dans le ciel déjà la palme est préparée.

NÉARQUE

Par une sainte vie il faut la mériter.

Mes crimes, en vivant, me la pourraient ôter. Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure? Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure? Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait; La foi que j'ai reçue aspire à son effet. Qui fuit croit lâchement, et n'a qu'une foi morte.

NÉARQUE

Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe : Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux.

POLYEUCTE

L'exemple de ma mort les fortifiera mieux.

NÉARQUE

Vous voulez donc mourir?

POLYEUCTE

Vous aimez donc à vivre?

NÉARQUE

Je ne puis déguiser que j'ai peine à vous suivre : Sous l'horreur des tourments je crains de succomber.

POLYEUCTE

Qui marche assurément n'a point peur de tomber : Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie. Qui craint de le nier dans son âme le nie : Il croit le pouvoir faire, et doute de sa foi.

NÉARQUE

Qui n'appréhende rien présume trop de soi.

POLYEUCTE

J'attends tout de sa grâce, et rien de ma faiblesse. Mais, loin de me presser, il faut que je vous presse l D'où vient cette froideur?

NÉARQUE

Dieu même a craint la mort.

POLYEUCTE

Il s'est offert pourtant : suivons ce saint effort; Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles. Il faut (je me souviens encor de vos paroles) Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang; Exposer pour sa gloire et verser tout son sang. Hélas ! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite? S'il vous en reste encor, n'êtes-vous point jaloux Qu'à grand'peine chrétien j'en montre plus que vous?

NÉARQUE

Vous sortez du baptême, et ce qui vous anime, C'est sa grâce qu'en vous n'affaiblit aucun crime : Comme encor tout entière elle agit pleinement, Et tout semble possible à son feu véhément;

85 POLYEUCTE

Mais cette même grâce, en moi diminuée,

Et par mille péchés sans cesse exténuée,

Agit aux grands effets avec tant de langueur

Que tout semble impossible à son peu de vigueur.

Cette indigne mollesse et ces lâches défenses

Sont des punitions qu'attirent mes offenses;

Mais Dieu, dont on ne doit jamais se défier,

Me donne votre exemple à me fortifier.

Allons, cher Polyeucte, allons aux yeux des hommes

Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes;

Puissé-je vous donner l'exemple de souffrir,

Comme vous me donnez celui de vous offrir !

POLYEUCTE

A cet heureux transport que le ciel vous envoie, Je reconnais Néarque, et j'en pleure de joie. Ne perdons plus de temps; le sacrifice est prêt : Allons-y du vrai Dieu soutenir l'intérêt; Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule Dont arme un bois pourri ce peuple trop crédule; Allons en éclairer l'aveuglement fatal; Allons briser ces dieux de pierre et de métal. Abandonnons nos jours à cette ardeur céleste; Faisons triompher Dieu : qu'il dispose du reste !

NÉARQUE

Allons faire éclater sa gloire aux yeux de tous, Et répondre avec zèle à ce qu'il veut de nous.

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