‹ Théâtre de CorneilleChapitre 41 sur 158 · SCÈNE PREMIÈRE. — PAULINE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE. — PAULINE

Que de soucis flottants, que de confus nuages Présentent à mes yeux d'inconstantes images ! Douce tranquillité, que je n'ose espérer, Que ton divin rayon tarde à les éclairer ! Mille agitations, que mes troubles produisent, Dans mon cœur ébranlé tout à tour se détruisent Aucun espoir n'y coule où j'ose persister; Aucun effroi n'y règne où j'ose m'arrêter. Mon esprit, embrassant tout ce qu'il s'imagine,

Voit tantôt mon bonheur et tantôt ma ruine.

Et suit leur vaine idée avec si peu d'effet

Qu'il ne peut espérer ni craindre tout à fait.

Sévère incessamment brouille ma fantaisie :

J'espère en sa vertu, je crains sa jalousie;

Et je n'ose penser que d'un œil bien égal

Polyeucte en ces lieux puisse voir son rival.

Comme entre deux rivaux la haine est naturelle,

L'entrevue aisément se termine en querelle :

L'un voit aux mains d'autrui ce qu'il croit mériter,

L'autre un désespéré qui peut trop attenter.

Quelque haute raison qui règle leur courage,

L'un conçoit de l'envie, et l'autre de l'ombrage;

La honte d'un affront, que chacun d'eux croit voir

Ou de nouveau reçue, ou prête à recevoir,

Consumant dès l'abord toute leur patience,

Forme de la colère et de la défiance,

Et, saisissant ensemble et l'époux et l'amant,

En dépit d'eux les livre à leur ressentiment.

Mais que je me figure une étrange chimère,

Et que je traite mal Polyeucte et Sévère !

Comme si la vertu de ces fameux rivaux

Ne pouvait s'affranchir de ces communs défauts

Leurs âmes à tous deux d'elles-mêmes maîtresses

Sont d'un ordre trop haut pour de telles bassesses :

Ils se verront au temple en hommes généreux;

Mais, las ! ils se verront, et c'est beaucoup pour eux.

Que sert à mon époux d'être dans Mélitène,

Si contre lui Sévère arme l'aigle romaine,

Si mon père y commande, et craint ce favori,

Et se repent déjà du choix de mon mari?

Si peu que j'ai d'espoir ne luit qu'avec contrainte;

En naissant il avorte, et fait place à la crainte;

Ce qui doit l'affermir sert à le dissiper.

Dieux ! faites que ma peur puisse enfin se tromper !

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