‹ Théâtre de CorneilleChapitre 68 sur 158 · SCÈNE III. — PTOLOMÉE, CLÉOPATRE, PHOTIN · texte numérisé non relu

SCÈNE III. — PTOLOMÉE, CLÉOPATRE, PHOTIN

CLÉOPATRE

Seigneur, Pompée arrive, et vous êtes ici !

J'attends dans mon palais ce guerrier magnanime, Et lui viens d'envoyer Achillas et Septime.

CLÉOPATRE

Quoi ? Septime à Pompée, à Pompée Achillas !

PTOLOMÉE

Si ce n'est assez d'eux, allez, suivez leurs pas.

CLÉOPATRE

Donc poux le recevoir c'est trop que de vous-même?

PTOLOMÉE

Ma sœur, je dois garder l'honneur du diadème.

CLÉOPATRE

Si vous en portez un, ne vous en souvenez

Que pour baiser la main de qui vous le tenez

Que pour en faire hommage aux pieds d'un si grand homme.

PTOLOMÉE

Au sortir de Pharsale est-ce ainsi qu'on le nomme?

CLÉOPATRE

Fût-il dans son malheur de tous abandonné Il est toujours Pompée, et vous a couronné.

PTOLOMÉE

Il n'en est plus que l'ombre, et couronna mon père,

Dont l'ombre, et non pas moi, lui doit ce qu'il espère. Il peut aller, s'il veut, dessus son monument Recevoir ses devoirs et son remercîment.

CLÉOPATRE

Après un tel bienfait c'est ainsi qu'on le traite !

PTOLOMÉE

Je m'en souviens, ma sœur, et je vois sa défaite.

CLÉOPATRE

Vous la voyez de vrai, mais d'un œil de mépris,

PTOLOMÉE

Le temps de chaque chose ordonne et fait le prix. Vous qui l'estimez tant, allez lui rendre hommage; Mais songez qu'au port même il peut faire naufrage.

CLÉOPATRE

Il peut faire naufrage, et même dans le port Quoi ? vous auriez osé lui préparer la mort !

PTOLOMÉE

J'ai fait ce que les dieux m'ont inspiré de faire, Et que pour mon État j'ai jugé nécessaire.

CLÉOPATRE

Je ne le vois que trop, Photin et ses pareils Vous ont empoisonné de leurs lâches conseils : Ces âmes que le ciel ne forma que de boue...

PHOTIN

Ce sont de nos conseils, oui, madame, et j'avoue...

CLÉOPATRE

Photin, je parle au roi; vous répondrez pour tous Quand je m'abaisserai jusqu'à parler à vous.

ptolomée, à Photin Il faut un peu souffrir de cette humeur hautaine. Je sais votre innocence, et je connais sa haine; Après tout, c'est ma sœur, oyez sans repartir.

CLÉOPATRE

Ah ! s'il est encor temps de vous en repentir, Affranchissez-vous d'eux et de leur tyrannie; Rappelez la vertu par leurs conseils bannie : Cette haute vertu dont le ciel et le sang Enflent toujours les cœurs de ceux de notre rang.

PTOLOMÉE

Quoi ! d'un frivole espoir déjà préoccupée, Vous me parlez en reine en parlant de Pompée, Et d'un faux zèle ainsi votre orgueil revêtu Fait agir l'intérêt sous le nom de vertu ! Confessez-le, ma sœur, vous sauriez vous en taire, N'était le testament du feu roi notre père : Vous savez qu'il le garde.

CLÉOPATRE

Et vous saurez aussi Que la seule vertu me fait parler ainsi, Et que si l'intérêt m'avait préoccupée, J'agirais pour César, et non pas pour Pompée. Apprenez un secret que je voulais cacher. Et cessez désormais de me rien reprocher. Quand ce peuple insolent qu'enferme Alexandrie Fit quitter au feu roi son trône et sa patrie. Et que jusque dans Rome il alla du sénat Implorer la pitié contre un tel attentat, Il nous mena tous deux pour toucher son courage : Vous, assez jeune encor; moi, déjà dans un âge Où ce peu de beauté que m'ont donné les cieux D'un assez vif éclat faisait briller mes yeux. César en fut épris, et du moins j'eus la gloire De le voir hautement donner lieu de le croire : Mais, voyant contre lui le sénat irrité, Il fit agir Pompée et son autorité.

Ce dernier nous servit à sa seule prière, Qui de leur amitié fut la preuve dernière : Vous en savez l'effet, et vous en jouissez. Mais pour un tel amant ce ne fut pas assez : Après avoir pour nous employé ce grand homme, Qui nous gagna soudain toutes les voix de Rome, Son amour en voulut seconder les efforts, Et, nous ouvrant son cœur, nous ouvrit ses trésors : Nous eûmes de ses feux, encore en leur naissance, Et les nerfs de la guerre, et ceux de la puissance; Et les mille talents qui lui sont encor dus Remirent en nos mains tous nos États perdus. Le roi, qui s'en souvint à son heure fatale, Me laissa comme à vous la dignité royale, Et par son testament il vous fit cette loi

Pour me rendre une part de ce qu'il tint de moi. C'est ainsi qu'ignorant d'où vint ce bon offi.ce, Vous appelez faveur ce qui n'est que justice, Et l'osez accuser d'une aveugle amitié Quand du tout qu'il me doit il me rend la moitié.

PTOLOMÉE

Certes, ma sœur, le conte est fait avec adresse.

CLÉOPATRE

César viendra bientôt, et j'en ai lettre expresse : Et peut-être aujourd'hui vos yeux seront témoins De ce que votre esprit s'imagine le moins. Ce n'est pas sans sujet que je parlais en reine. Je n'ai reçu de vous que mépris et que haine; Et de ma part du sceptre indigne ravisseur, Vous m'avez plus traitée en esclave qu'en sœur; Même, pour éviter des effets plus sinistres, Il m'a fallu flatter vos insolents ministres, Dont j'ai craint jusqu'ici le fer ou le poison. Mais Pompée ou César m'en va faire raison, Et, quoi qu'avec Photin Achillas en ordonne, Ou l'une ou l'autre main me rendra ma couronne. Cependant mon orgueil vous laisse à démêler Quel était l'intérêt qui me faisait parler.

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