‹ Théâtre de CorneilleChapitre 77 sur 158 · SCÈNE II. — PTOLOMÉE, CLÉOPATRE, ACHORÉE CHARMION · texte numérisé non relu

SCÈNE II. — PTOLOMÉE, CLÉOPATRE, ACHORÉE CHARMION

CLÉOPATRE

J'ai vu César, mon frère,.

Et de tout mon pouvoir combattu sa colère.

PTOLOMÉE

Vous êtes généreuse; et j'avais attendu Cet office de sœur que vous m'avez rendu. Mais cet illustre amant vous a bientôt quittée.

CLÉOPATRE

Sur quelque brouillerie, en la ville excitée :

Il a voulu lui-même apaiser les débats

Qu'avec nos citoyens ont eus quelques soldats;

Et moi, j'ai bien voulu moi-même vous redire

Que vous ne craignez rien pour vous ni votre empire;

Et que le grand César blâme votre action

Avec moins de courroux que de compassion.

Il vous plaint d'écouter ces lâches politiques

Qui n'inspirent aux rois que des mœurs tyranniques :

Ainsi que la naissance, ils ont les esprits bas;

En vain on les élève à régir des États :

Un cœur né pour servir sait mal comme on commande;

Sa puissance l'accable alors qu'elle est trop grande;

Et sa main, que le crime en vain fait redouter,

Laisse choir le fardeau qu'elle ne peut porter.

PTOLOMÉE

Vous dites vrai, ma sœur, et ces effets sinistres

Me font bien voir ma faute au choix de mes ministres.

Si j'avais écouté de plus nobles conseils,

Je vivrais dans la gloire où vivent mes pareils;

Je mériterais mieux cette amitié si pure

Que pour un frère ingrat vous donne la nature;

César embrasserait Pompée en ce palais;

Notre Egypte à la terre aurait rendu la paix,

Et verrait son monarque encore, à juste titre,

Ami de tous les deux, et peut-être l'arbitre.

Mais puisque le passé ne peut se révoquer,

Trouvez bon qu'avec vous mon cœur s'ose expliquer

Je vous ai maltraitée, et vous êtes si bonne

Que vous me conservez la vie et la couronne.

Vainquez-vous tout à fait; et, par un digne effort,

Arrachez Achillas et Photin à la mort :

Elle leur est bien due; ils vous ont offensée;

Mais ma gloire en leur perte est trop intéressée :

Si César les punit des crimes de leur roi,

Toute l'ignominie en rejaillit sur moi;

Il me punit en eux ; leur supplice est ma peine.

Forcez, en ma faveur, une trop juste haine.

De quoi peut satisfaire un cœur si généreux

Le sang abject et vil de ces deux malheureux?

Que je vous doive tout : César cherche à vous plaire,

Et vous pouvez d'un mot désarmer sa colère.

CLÉO PATRE

Si j'avais en mes mains leur vie et leur trépas,

Je les méprise assez pour ne m'en venger pas ;

Mais sur le grand César je puis fort peu de chose

Quand le sang de Pompée à mes désirs s'oppose.

Je ne me vante pas de pouvoir le fléchir;

J'en ai déjà parlé, mais il a su gauchir;

Et. tournant le discours sur une autre matière,

Il n'a ni refusé, ni souffert ma prière.

Je veux bien toutefois encor m'y hasarder,

Mes efforts redoublés pourront mieux succéder

Et j'ose croire...

PTOLOMÉE

Il vient; souffrez que je l'évite :

Je crains que ma présence à vos yeux ne l'irrite, Oue son courroux ému ne s'aigrisse à me voir; Et vous agirez seule avec plus de pouvoir.

SCÈNE III. — CÉSAR, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, CHARMION, ACHORÉE, romains

CÉSAR

Reine, tout est paisible; et la ville calmée,^

Qu'un trouble assez léger avait trop alarmée,

N'a plus à redouter le divorce intestin

Du soldat insolent et du peuple mutin.

Mais, ô dieux! ce moment que je vous ai quittée

D'un trouble bien plus grand a mon âme agitée !

Et ces soins importuns, qui m'arrachaient de vous,

Contre ma grandeur même allumaient mon courroux :

Je lui voulais du mal de m'être si contraire, De rendre ma présence ailleurs si nécessaire'; Mais je lui pardonnais, au simple souvenir Du bonheur qu'à ma flamme elle fait obtenir. C'est elle dont je tiens cette haute espérance ' Qui flatte mes désirs d'une illustre apparence, Et fait croire à César qu'il peut former des vœux. Qu'il n'est pas tout à fait indigne de vos feux, Et qu'il peut en prétendre une juste conquête! N'ayant plus que les dieux au-dessus de sa tête. Oui, reine, si quelqu'un, dans ce vaste univers, Pouvait porter plus haut la gloire de vos fers;' S'il était quelque trône où vous pussiez paraître Plus dignement assise en captivant son maître, J'irais, j'irais à lui, moins pour le lui ravir Que pour lui disputer le droit de vous servir; Et je n'aspirerais au bonheur de vous plaire ' Qu'après avoir mis bas un si grand adversaire C'était pour acquérir un droit si précieux Que combattait partout mon bras ambitieux; Et dans Pharsale même il a tiré l'épée Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée. Je l'ai vaincu, princesse; et le dieu des combats M'y favorisait moins que vos divins appas : Ils conduisaient ma main, ils enflaient mon courage ; Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage : C'est l'effet des ardeurs qu'ils daignaient m'inspirer; Et, vos beaux yeux enfin m'ayant fait soupirer, Pour faire que votre âme avec gloire y réponde, M'ont rendu le premier et de Rome et du monde. C'est ce glorieux titre, à présent effectif, Que je viens ennoblir par celui de captif : Heureux, si mon esprit gagne tant sur le vôtre. Qu'il en estime l'un et me permette l'autre !

CLÉOPATRE

Je sais ce que je dois au souverain bonheur

Dont me comble et m'accable un tel excès d'honneur.

Je ne vous tiendrai plus mes passions secrètes :

Je sais ce que je suis; je sais ce que vous êtes.

Vous daignâtes m'aimer dès mes plus jeunes ans;

Le sceptre que je porte est un de vos présents;

Vous m'avez par deux fois rendu le diadème :

THÉÂTRE DE CORNEILLE jfy

J'avoue, après cela, seigneur, que je vous aime,

Et que mon cœur n'est point à l'épreuve des traits

Ni de tant de vertus ni de tant de bienfaits.

Mais, hélas ! ce haut rang, cette illustre naissance.

Cet État de nouveau rangé sous ma puissance,

Ce sceptre par vos mains dans les miennes remis,

A mes vœux innocents sont autant d'ennemis.

Ils allument contre eux une implacable haine :

Ils me font méprisable alors qu'ils me font reine;

Et si Rome est encor telle qu'auparavant,

Le trône où je me sieds m'abaisse en m'élevant;

Et ces marques d'honneur, comme titres infâmes,

Me rendent à jamais indigne de vos flammes.

J'ose encor toutefois, voyant votre pouvoir,

Permettre à mes désirs un généreux espoir.

Après tant de combats, je sais qu'un si grand homme

A droit de triompher des caprices de Rome,

Et que l'injuste horreur qu'elle eut toujours des rois

Peut céder par votre ordre à de plus justes lois;

Je sais que vous pouvez forcer d'autres obstacles :

Vous me l'avez promis, et j'attends ces miracles.

Votre bras dans Pharsale a fait de plus grands coups,

Et je ne les demande à d'autres dieux qu'à vous.

CÉSAR

Tout miracle est facile où mon amour s'applique.

Je n'ai plus qu'à courir les côtes de l'Afrique,

Qu'à montrer mes drapeaux au reste épouvanté

Du parti malheureux qui m'a persécuté;

Rome, n'ayant plus lors d'ennemis à me faire,

Par impuissance enfin prendra soin do me plaire;

Et vos yeux la verront, par un superbe accueil,

Immoler à vos pieds sa haine et son orgueil.

Encore une défaite, et dans Alexandrie

Je veux que cette ingrate en ma faveur vous prie;

Et qu'un juste respect, conduisant ses regards,

A votre chaste amour demande des Césars.

C'est l'unique bonheur où mes désirs prétendent;

C'est le fruit que j'attends des lauriers qui m'attendent

Heureux si mon destin, encore un peu plus, doux,

Me les faisait cueillir sans m'éloigner de vous !

Mais, las ! contre mon feu mon feu me sollicite :

Si je veux être à vous, il faut que je vous auitte.

En quelques lieux qu'on fuie, il me faut y courir Pour achever de vaincre et de vous conquérir. Permettez cependant qu'à ces douces amorces Je prenne un nouveau cœur et de nouvelles forces, Pour faire dire encore aux peuples pleins d'effroi Que venir, voir, et vaincre, est même chose en moi.

CLÉOPATRE

C'est trop, c'est trop, seigneur, souffrez que j'en abuse :

Votre amour fait ma faute, il fera mon excuse.

Vous me rendez le sceptre, et peut-être le jour;

Mais si j'ose abuser de cet excès d'amour,

Je vous conjure encor, par ses plus puissants charmes,

Par ce juste bonheur qui suit toujours vos armes.

Par tout ce que j'espère et que vous attendez,

De n'ensanglanter pas ce que vous me rendez.

Faites grâce, seigneur, ou souffrez que j'en fasse,

Et montre à tous par là que j'ai repris ma place.

Achillas et Photin sont gens à dédaigner;

Ils sont assez punis en me voyant régner,

Et leur crime...

CÉSAR

Ah ! prenez d'autres marques de reine : Dessus mes volontés vous êtes souveraine; Mais si mes sentiments peuvent être écoutés, Choisissez des sujets dignes de vos bontés. Ne vous donnez sur moi qu'un pouvoir légitime, Et ne me rendez point complice de leur crime. C'est beaucoup que pour vous j'ose épargner le roi, Et si mes feux n'étaient...

SCÈNE IV. — CÉSAR, CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ACHORÉE, ANTOINE, LÉPIDE, CHARMION, romains

CORNÉLIE

César, prends garde à toi :

Ta mort est résolue, on la jure, on l'apprête; A celle de Pompée on veut joindre ta tête. Prends-y garde, César, ou ton sang répandu Bientôt parmi le sien se verra confondu. Mes esclaves en sont ; apprends de leurs indices L'auteur de l'attentat, et l'ordre, et les complices : Je te les abandonne.

THEATRE DE CORNEILLE l66

CÉSAR

O cœur vraiment romain, Et digne du héros qui vous donna la main I Ses mânes, qui du ciel ont vu de quel courage Je préparais la mienne à venger son outrage, Mettant leur haine bas, me sauvent aujourd'hui Par la moitié qu'en terre il nous laisse de lui. Il vit, il vit encore en l'objet de sa flamme, Il parle par sa bouche, il agit dans son âme; Il la pousse, et l'oppose à cette indignité Pour me vaincre par elle en générosité.

CORNÉLIE

Tu te flattes, César, de mettre en ta croyance

Que la haine ait fait place à la reconnaissance :

Ne le présume plus; le sang de mon époux

A rompu pour jamais tout commerce entre nous.

J'attends la liberté qu'ici tu m'as offerte,

Afin de l'employer tout entière à ta perte;

Et je te chercherai partout des ennemis,

Si tu m'oses tenir ce que tu m'as promis.

Mais avec cette soif que j'ai de ta ruine.

Je me jette au-devant du coup qui t'assassine,

Et forme des désirs avec trop de raison

Pour en aimer l'effet par une trahison :

Qui la sait et la souffre a part à l'infamie.

Si je veux ton trépas, c'est en juste ennemie ;

Mon époux a des fils; il aura des neveux :

Quand ils te combattront, c'est là que je le veux,

Et qu'une digne main par moi-même animée,

Dans ton champ de bataille, aux yeux de ton armée,

T'immole noblement, et par un digne effort,

Aux mânes du héros dont tu venges la mort.

Tous mes soins, tous mes vœux, hâtent cette vengeance :

Ta perte la recule, et ton salut l'avance.

Quelque espoir qui d'ailleurs me l'ose ou puisse offrir,

Ma juste impatience aurait trop à souffrir :

La vengeance éloignée est à demi perdue,

Et quand il faut l'attendre elle est trop cher vendue.

Je n'irai point chercher sur les bords africains

Le foudre souhaité que je vois en tes mains :

La tête qu'il menace en doit être frappée.

J'ai pu donner la tienne, au lieu d'elle, à Pompée :

Ma haine avait le choix; mais cette haine enfin

Sépare son vainqueur d'avec son assassin,

Et ne croit avoir droit de punir ta victoire

Qu'après le châtiment d'une action si noire.

Rome le veut ainsi, son adorable front

Aurait de quoi rougir d'un trop honteux affront,

De voir en même jour, après tant de conquêtes,

Sous un indigne fer ses deux plus nobles tête?.

Son grand cœur, qu'à tes lois en vain tu crois soumis.

En veut aux criminels plus qu'à ses ennemis,

Et tiendrait à malheur le bien de se voir libre

Si l'attentat du Nil affranchissait le Tibre.

Comme autre qu'un Romain n'a pu l'assujettir,

Autre aussi qu'un Romain ne l'en doit garantir.

Tu tomberais ici sans être sa victime;

Au lieu d'un châtiment ta mort serait un crime;

Et, sans que tes pareils en conçussent d'effroi.

L'exemple que tu dois périrait avec toi.

Venge-la de l'Egypte à son appui fatale,

Et je la vengerai, si je puis, de Pharsale.

Va, ne perds point de temps, il presse. Adieu : tu peux

Te vanter qu'une fois j'ai fait pour toi des vœux.

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