SCÈNE II. — CLÉOPÂTRE, CORNÉLIE, PHILIPPE, CHARMION
CLÉOPÂTRE
Je ne viens pas ici pour troubler une plainte Trop juste à la douleur dont vous êtes atteinte; Je viens pour rendre hommage aux cendres d'un héros Qu'un fidèle affranchi vient d'arracher aux flots; Pour le plaindre avec vous, et vous jurer, madame, Que j'aurais conservé ce maître de votre âme Si le ciel, qui vous traite avec trop de rigueur, M'en eût donné la force aussi bien que le cœur. Si pourtant, à l'aspect de ce qu'il vous renvoie, Vos douleurs laissaient place à quelque peu de joie; Si la vengeance avait de quoi vous soulager, Je vous dirais aussi qu'on vient de vous venger, Que le traître Photin... Vous le savez peut-être?
CORNÉLIE
Oui, princesse, je sais qu'on a puni ce traître.
CLÉOPÂTRE
Un si prompt châtiment vous doit être bien doux.
CORNÉLIE
S'il a quelque douceur, elle n'est que pour vous.
CLÉOPÂTRE
Tous les cœurs trouvent doux le succès qu'ils espèrent,
CORNÉLIE
Comme nos intérêts, nos sentiments diffèrent.
Si César à sa mort joint celle d'Achillas,
Vous êtes satisfaite, et je ne la suis pas.
Aux mânes de Pompée il faut une autre offrande :
La victime est trop basse, et l'injure est trop grande;
Et ce n'est pas un sang que pour la réparer
Son ombre et ma douleur daignent considérer.
L'ardeur de le venger, dans mon âme allumée,
En attendant César, demande Ptolomée.
Tout indigne qu'il est de vivre et de régner,
Je sais bien que César se force à l'épargner;
Mais, quoi que son amour ait osé vous promettre,
Le ciel, plus juste enfin, n'osera le permettre;
Et s'il peut une fois écouter tous mes vœux,
Par la main l'un de l'autre ils périront tous deux.
Mon âme à ce bonheur, si le ciel me l'envoie.
Oubliera ses douleurs pour s'ouvrir à la joie;
Mais si ce grand souhait demande trop pour moi,
Si vous n'en perdez qu'un, ô ciel, perdez le roi.
CLÉOPATRE
Le ciel sur nos souhaits ne règle pas les choses.
CORNÉLIE
Le ciel règle souvent les effets sur les causes. Et rend aux criminels ce qu'ils ont mérité.
CLÉOPATRE
Comme de la justice, il a de la bonté.
CORNÉLIE
Oui; mais il fait juger, à voir comme il commence, Que sa justice agit, et non pas sa clémence.
CLÉOPATRE
Souvent de la justice il passe à la douceur.
CORNÉLIE
Reine, je parle en veuve et vous parlez en sœur. Chacune a son sujet d'aigreur ou de tendresse, Qui dans le sort du roi justement l'intéresse. Apprenons par le sang qu'on aura répandu A quels souhaits le ciel a le mieux répondu. Voici votre Achorée.