SCÈNE III. — CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ACHORÉE, PHILIPPE, CHARMION
CLÉOPATRE
Hélas ! sur son visage Rien ne s'offre à mer. yeux que de mauvais présage.
Ne vous déguisez rien, parlez sans me flatter : Qu'ai-je à craindre, Achorée, ou qu'ai-je à regretter?
ACHORÉE
Aussitôt que César eut su la perfidie...
CLÉOPATRE
Ce ne sont pas ces soins que je veux qu'on me die.
Je sais qu'il fit trancher et clore ce conduit
Par où ce grand secours devait être introduit ;
Qu'il manda tous les siens pour s'assurer la place
Où Photin a reçu le prix de son audace;
Que d'un si prompt supplice Achillas étonné
S'est aisément saisi du port abandonné;
Que le roi l'a suivi; qu'Antoine a mis à terre
Ce qui dans ses vaisseaux restait de gens de guerre;
Que César l'a rejoint; et je ne doute pas
Qu'il n'ait su vaincre encore et punir Achillas.
ACHORÉE
Oui, madame, on a vu son bonheur ordinaire...
CLÉOPATRE
Dites-moi seulement s'il a sauvé mon frère, S'il m'a tenu promesse.
ACHORÉE
Oui, de tout son pouvoir.
CLÉOPATRE
C'est là l'unique point que je voulais savoir. Madame, vous voyez, les dieux m'ont écoutée.
CORNÉLIE
Ils n'ont que différé la peine méritée.
CLÉOPATRE
Vous la vouliez sur l'heure, ils l'en ont garanti.
ACHORÉE
Il faudrait qu'à nos vœux il eût mieux consenti.
CLÉOPATRE
Que disiez- vous naguère, et que viens-je d'entendre? Accordez ces discours, que j'ai peine à comprendre.
ACHORÉE
Aucuns ordres ni soins n'ont pu le secourir
Malgré César et nous il a voulu périr;
Mais il est mort, madame, avec toutes les marques
Que puissent laisser d'eux les plus dignes monarques;
Sa vertu rappelée a soutenu son rang,
Et sa perte aux Romains a coûté bien du sang.
Il combattait Antoine avec tant de courage
Qu'il emportait déjà sur lui quelque avantage;
Mais l'abord de César a changé le destin;
Aussitôt Achillas suit le sort de Photin :
Il meurt, mais d'une mort trop belle pour un traître,
Les armes à la main, en défendant son maître.
Le vainqueur crie en vain qu'on épargne le roi;
Ces mots au lieu d'espoir lui donnent de l'effroi;
Son esprit alarmé les croit un artifice
Pour réserver sa tête à l'affront d'un supplice
Il pousse dans nos rangs, il les perce, et fait voir
Ce que peut la vertu qu'arme le désespoir,
Et son cœur, emporté par l'erreur qui l'abuse,
Cherche partout la mort, que chacun lui refuse.
Enfin, perdant haleine après ces grands efforts,
Près d'être environné, ses meilleurs soldats morts,
Il voit quelques fuyards sauter dans une barque :
Il s'y jette, et les siens, qui suivent leur monarque,
D'un si grand nombre en foule accablent ce vaisseau
Que la mer l'engloutit avec tout son fardeau.
C'est ainsi que sa mort lui rend toute sa gloire,
A vous toute l'Egypte, à César la victoire.
Il vous proclame reine, et bien qu'aucun Romain
Du sang que vous pleurez n'ait vu rougir sa main,
Il nous fait voir à tous un déplaisir extrême,
Il soupire, il gémit, Mais le voici lui-même.
Qui pourra mieux que moi vous montrer la douleur
Que lui donne du roi l'invincible malheur.
SCÈNE IV. — CÉSAR, CORNÉLIE, CLÉOPATRE, ANTOINE, LÉPIDE, ACHORÉE, CHARMION, PHILIPPE
CORNÉLIE
César, tiens-moi parole, et me rends mes galères. Achillas et Photin ont reçu leurs salaires; Leur roi n'a pu jouir de ton cœur adouci; Et Pompée est vengé ce qu'il peut l'être ici. Je n'y saurais plus voir qu'un funeste rivage Qui de leur attentat m'offre l'horrible image,
Ta nouvelle victoire, et le bruit éclatant
Qu'aux changements de roi pousse un peuple inconstant;
Et parmi ces objets, ce qui le plus m'afflige.
C'est d'y revoir toujours l'ennemi qui m'oblige.
Laisse-moi m'affranchir de cette indignité,
Et souffre que ma haine agisse en liberté.
A cet empressement j'ajoute une requête :
Vois l'urne de Pompée; il y manque sa tête :
Ne me la retiens plus; c'est l'unique faveur
Dont je te puis encor prier avec honneur.
CÉSAR
Il est juste, et César est tout prêt de vous rendre Ce reste où vous avez tant de droit de prétendre Mais il est juste aussi qu'après tant de sanglots ' A ses mânes errants nous rendions le repos; Qu'un bûcher allumé par ma main et la vôtre Le venge pleinement de la honte de l'autre; Que son ombre s'apaise en voyant notre ennui; Et qu'une urne plus digne et de vous et de lui. Après la flamme éteinte et les pompes finies, Renferme avec éclat ses cendres réunies. De cette même main dont il fut combattu Il verra des autels dressés à sa vertu; Il recevra des vœux, de l'encens, des victimes. Sans recevoir par là d'honneurs que légitimes : Pour ces justes devoirs je ne veux que demain; Ne me refusez pas ce bonheur souverain. Faites un peu de force à votre impatience; Vous êtes libre après : partez en diligence; Portez à notre Rome un si digne trésor; Portez...
CORNÉLIE
Non pas, César, non pas à Rome encor î Il faut que ta défaite et que tes funérailles A cette cendre aimée en ouvrent les murailles; Et quoiqu'elle la tienne aussi chère que moi, Elle n'y doit rentrer qu'en triomphant de toi. Je la porte en Afrique, et c'est là que j'espère Que les fils de Pompée, et Caton, et mon père, Secondés par l'effort d'un roi plus généreux, Ainsi que la justice auront le sort pour eux. C'est là que tu verras sur la terre et sur l'onde
THEATRE DE CORNEILLE jyÇ,
Les débris de Pharsale armer un autre monde;
Et c'est là que j'irai, pour hâter tes malheurs,
Porter de rang en rang ces cendres et mes pleurs.
Je veux que de ma haine ils reçoivent des règles,
Qu'ils suivent au combat des urnes au heu d'aigles;
Et que ce triste objet porte en leur souvenir
Les soins de le venger et ceux de te punir.
Tu veux à ce héros rendre un devoir suprême;
L'honneur que tu lui rends rejaillit sur toi-même :
Tu m'en veux pour témoin; j'obéis au vainqueur :
Mais ne présume pas toucher par là mon cœur.
La perte que j'ai faite est trop irréparable;
La source de ma haine est trop inépuisable :
A l'égal de mes jours je la ferai durer;
Je veux vivre avec elle, avec elle expirer.
Je t'avouerai pourtant, comme vraiment Romaine,
Que pour toi mon estime est égale à ma haine;
Que l'une et l'autre est juste, et montre le pouvoir,
L'une de ta vertu, l'autre de mon devoir;
Que l'une est généreuse, et l'autre intéressée,
Et que dans mon esprit l'une et l'autre est forcée.
Tu vois que ta vertu, qu'en vain on veut trahir,
Me force de priser ce que je dois haïr :
Juge ainsi de la haine où mon devoir me lie,
La veuve de Pompée y force Cornélie.
J'irai, n'en doute point, au sortir de ces lieux.
Soulever contre toi les hommes et les dieux;
Ces dieux qui t'ont flatté, ces dieux qui m'ont trompée,
Ces dieux qui dans Pharsale ont mal servi Pompée,
Qui, la foudre à la main, l'ont pu voir égorger :
Ils connaîtront leur faute, et le voudront venger.
Mon zèle, à leur refus, aidé de sa mémoire,
Te saura bien sans eux arracher la victoire :
Et quand tout mon effort se trouvera rompu,
Cléopâtre fera ce que je n'aurai pu.
Je sais quel'e est ta flamme et quelles sont ses forces,
Que tu n'ignores pas comme on fait les divorces,
Que ton amour t'aveugle, et que pour l'épouser
Rome n'a point de lois que tu n'oses briser;
Mais sache aussi qu'alors la jeunesse romaine
Se croira tout permis sur l'époux d'une reine,
Et que de cet hymen tes amis indignés
Vengeront sur ton sang lsurs avis dédaignés. J'empêche ta ruine, empêchant tes caresses. Adieu : j'attends demain l'effet de tes promesses.