SCÈNE IV
ABIGAIL, BOLINGBUOKE.
Vous le voyez! le traité de la triple alliance produit déjà ses eftets... c'est Masham qui nous protège et nous sert!
ABIGAÏL
Lui! peut-être!... mais moi qui suis si peu de chose!
BOLINGBROKE
Il ne faut pas mépriser les petites choses, c'est par elles qu'on arrive aux grandes'.... Vous croyez peut-être, comme tout le monde, que les catastrophes politiques, les révolutions, les chutes d'empire, viennent de causes graves, profondes, importantes... Erreur! Les États sont subjugués ou conduits par des héros, par des grands hommes; mais ces grands hommes sont menés eux-mêmes par leurs passions, leurs caprices, leurs vanités; c'est-à-dire par ce qu'il y a de plus petit et de plus misérable au monde. Vous ne savez pas qu'une fenêtre du château de Trianon, critiquée par Louis XIV et défendue par Louvois, à fait naîire la guerre qui embrase l'Europe en ce moment! C'est à la vanité blessée d'un courtisan que le royaume a dû ses désastres; c'est à une cause plus futile encore qu'il devra peut-être son salut. Et sans aller plus luin... moi qui vous parle, moi Henri de Saint-Jean, qui jusqu'à vingt-six ans fus regardé comme un élégant, un étourdi, un homme incapable d'occupations sérieuses... savez-vous comment tout d'un coup je devins un homme d'État, comment j'arrivai à la chambre, aux affaires, au ministère?
ABIGÀIL.
Non, vraiment.
BOLINGBROKE
Eh bien! ma chère enfant, je devins ministre parce que je savais danser la sarabande, et je perdis le pouvoir parce que j'étais enrhumé.
ABIGAÏL
Est-il possible?
BOLINGBROKE, regardant du côte de l'apparlemenl de la reine.
Je vous conterai cela un autre jour, quand nous aurons le temps. Et maintenant, sans me laisser abattre, je combats à mon poste, dans les rangs des vaincus !...
122 LE VERRE d'eau.
ABIGAÏL
Et que pouvez-voiis faire?
BOLmCBROKE.
Attendre et espérer !
ABIGAÏL
Quelque grande révolution?...
BOLINGBROKE
Non pas... mais un hasard, un caprice du sort, un grain de sable qui renverse le char du triomphateur.
ABIGAÏL
Ce grain de sable, vous ne pouvez le créer?
BOLIÎNGBROKE.
Non, mais si je le rencontre, je veux le pousser sous la roue. Le talent n'e?t pas d'aller sur les brisées de la Providence, et d'inventer des événements, mais d'en profiter. Plus ils sont futiles en apparence, plus, selon moi, ils ont de portée... Les grands effets produits par de petites causes... c'est monsystème... j'y ai confiance, et vous en verrez les preuves.
ABIGAÏL, voyant la porte s'ouvrir.
C'est Masham qui revient!
BOLUNGBROKE.
Non, c'est mieux encore!... c'est la triomphante et superbe duchesse...