‹ Théâtre de Eugene Scribe (volume 4)Chapitre 134 sur 330 · SCENE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIÈRE

ABIG.\1L^ tenant un livre, LA REINE, tonant à la main un ouTragê de tapisserie,

entrent par la porte à droite.

(Ab gali fe tient debout près de la reine, qui va s'asseoir à droite du speclaleur, près du

gucriilon.)

ABIGAÏL

Je ne puis revenir de mon bonheur; et quoique depuis deux jouis je ne quitte plus Votre Majesté, je ne puis croire encore qu'il lie soit permis^, à moi, la pauvre Abigaïl, de vous consacrer ma vie.

LA REIKE.

Ail! ce n'est pas sans peine!... Tu as dû penser, lorsque je t'ai si froidement accueillie, que tout était perdu. Mais, vois-tu bien, ma fille, on ne me connaît pas... J'ai l'air de céder... je cède même pendant «luolquc temps; mais je ne perds pas de vue mes projets, et, à la première occasion qui se présente de montrer du caractère... C'est ce qui est arrivé !

ABIGAÏL

Vous avez parlé à la duchesse en reine!

LA REI?sE, na'ivemenl.

Non, je ne lui ai rien dit ; mais elle a bien vu à ma froideur que je n'étais pas satisfaite... et d'elle-même, quelques heures après, elle est venue, d'un air embarrassé, m'avouer, qu'après tout, et quels que fussent les obstacles qui s'ojjposaiont à ta nomination, elle devait ûiire céder les convenances à ma volonté...

ibll LE VEHRK d'eAIT.

et, exprès pour la punir, j'ai encore hésité quelques instants... et puis j'ai dit que décidément... je voulais !

ABIGAÏL

Que de bontés ! (Monlram le livre qu'elle tient à la main.) Votre Majesté veut-elle.'... (La reine lui f.iit signe qu'elle est prêle à l'entendre. — Abigîîl va chercher un l:lourel, se place près de la reine, ouvre le livre et lit.) nlStOlVê ClU

Parlement'....

LA REINE, avec un geste d'ennui, et posant li main sur le livre.

Sais-tu que j'avais bien raison de te désirer... car, depuis que tu es avec moi, ma vie n'est plus la même! Je ne m'ennuie plus, je pense tout haut... je suis libre... je ne suis plus reine...

ABIGAÏL, toujours le livre à la main.

Les reines s'ennuient donc?

LA REIKE, lui prenant des mains le livre qu'elle jette sur le guéridon qui est près d'elle.

A périr!... Moi surtout... S'occuper toute la journée de choses qui ne disent rien au cœur, ni à l'imagination. N'avoir affaire qu'à des gens si positifs, si égoïstes, si arides. Avec eux j'écoute, avec toi je cause : tu as des idées si jeunes et si riantes!

ABIGAÏL

Pas toujours!... je suis si triste parfois!

LA REINE

Ah! il y a une tristesse qui ne me déplaît pas... comme hier, par exemple, quand nous parlions de mon pauvre frère, qu'ils ont exilé, et que je ne puis revoir ni enlbl•a^ser, moi, la reine... que par un bill du parlement que je n'obtiendrai peut-être pas!

ABIGAÏL

Ah ! c'est affreux.

LA REINE

N'est-ce pas?... Et, pendantque je parlais, je t'ai vue pleurer; et, depuis ce moment-là, toi, qui as su me comprendre, je t'aime comme une compagne, comme une amie.

ABIGAÏL

Ah ! qu'ils ont raison de vous appeler la bonne reine Anne.

LA REINE

Oui, je suis bonne; ils le savent, et ils en abusent. Ils me tourmentent, ils m'accablent d'embarras, d'affaires et de demandes; il leur faut des jilaces; ils en veulent tous! et tous la même... tous la plus belle!

ABIGAÏL

Eh bien! donnez-leur des honneurs et du pouvoir, moi, je ne veux que vos chagrins.

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