ACTE IV. SCÈNE VI
BOLINGBROKE, à part.
Pauvre enfant!... elle croit me l'apprendre. (Haut.) Comment le savez-vous?
ABICAÏL.
C'est un secret que je ne puis trahir... ne me le demandez plus!
BOLINGBROKE, a»ec intention.
J'approuve votre discrétion, et ne chercherai même pas à deviner... Et cette personne, duchesse ou marquise, aime aussi
Cv'est bien mal, n'est-ce pas? c'est bien injuste? Elles ont toutes des princes, des ducs, des grands seigneurs qui les aiment... moi, je n'avais que celui-là!... Et comment le défendre, moi, pauvre fille? comment le disputer à deux grandes dames?
BOLINGBROKE
Tant mieux!... c'est moins redoutable qu'une seule.
ABIGAIL, clunniia.
Si vous pouvez me prouver cela?
BOLir^GBROKE.
Très-facilement... Qu'un grand royaume veuille conquérir une petite province, il n'y a pas d'obstacles, elle est perdue! Mais qu'un autre grand empire ait aussi le même projet, c'est une chance de salut; les deux haulcs puissances s'observenl, se déjOuent, se neutralisent, et la province menacée échappe au danger, grâce au nombre de ses ennemis... Comprenez-vous?
ABIGAÏL
A peu près... Mais le danger, le voici! La duchesse a donné rendez-vous à Masham, ce soir, chez elle, après le cercle de la reine...
BOLINGBROKE
Très-bien..
ABIGAIL, avec impatience.
Eh ! non, Monsieur, c'est très-mal !
BOLINGBROKE
C'est ce que je voulais dire !
Et en même temps l'autre personne... l'antre grande dame, veut également le recevoir chez elle, à la même heure...
BOLINGBROKE
Que vous disais-je? Elles se nuisent réciproquement... 11 ne peut pas aller aux deux rendez-vous !
178 LE VEUUE d'eau.
ABIGAÏL
A aucun, je l'espère !... Heiircusemcnt, cette grande dame ne sait pas encore, et ne saura que ce soir, au moment même... si elle sera libre, car elle ne l'est pas toujours.,, pour des raisons que je ne puis expliquer.
BOLINGBROKE, froidement.
Son mari?
ÂBIGAIL, vivement.
C'est cela même.., et si elle peut réussir à lever tous les obstacles...
BOLINGBROKE
Elle y réussira, j'en suis sûr.
ABIGAÏL
Dans ce cas-là, pour prévenir moi et Arthur, elle doit ce soir, et devant tout le monde, se plaindre de la chaleur^ et demander négligemment un verre d'eau!
BOLINGBROKE
Ce qui voudra dire : Je vous attends, venez!
ABIGAÏL
Mot pour mot.
BOLISGBROKE:
C'est facile à comprendre.
ABIGAÏL
Que trop!... Je n'ai rien dit de tout cela à Arthur... c'est inutile, n'est-ce pas?... Car je ne veux point qu'il aille à ce rendez-vous... ni à l'autre! plutôt mourir! plutôt me perdre!
BOLINGBIIOKE.
Y i)ensez-vous?
ABIGAÏL
Oh! pour moi, peu m'importe!... mais pour lui!... Plus j'y réfléchis!... ai-je le droit de détruire son avenir, de l'exposera des vengeances redoutables, à des haines puissantes, dans ce moment surtout, où à cause de ce duel... il peut être découvert et arrêté. Que faut-il faire?... Conseillez-moi... Je ne sais que devenir, et je n'ai d'espoir qu'en vous!
BOLIÎSGBROKE, qui pendant ce temps a réfléchi, lui prend vivement 'a main.
Et vous avez raison! oui, mon enfant... oui, ma petite Abigaïl, rassurez-vous!... Le marquis de Torcy aura ce soir son invit;ition, il parlera à la reine!
ABIGAÏL, avec iiiipatience.
Eh! Monsieur...