‹ Théâtre de Eugene Scribe (volume 4)Chapitre 182 sur 330 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

HECTOR

Parce que les duchesses, vois-tu bien, cola a été le rêve de toute ma vie... quelquefois même, quand j'étais maître clerc, j'allais le soir après mon étude les voir monter en voiture, à la sortie de l'Opéra on des Italiens... Et en contemplant leurs toilettes élégantes, leur air fier et distingué, les armoiries et les livrées qui chamarraient leurs cari'osses, je me disais : Est-il possible qu'il y ait des gens assez heureux, pour se faire aimer d'elles! Aimé d'une marquise, d'une comtesse, même d'une baronne, faute de mieux, ce doit être délirant!... Je rentrais alors à pied, éclaboussé par elles... Et, pensant à toi, je me répétais; Mon camarade Emmeric est-il heureux!... C'est la seule fois que je t'aie porté envie...

Et tu avais bien tort! Te rappelles-tu la fable d'Icare.

HECTOR

Certainement ! Je ne suis pas encore assez... avoué pour avoir oublié ma mythologie !... Mais, grâce au ciel, tu n'en es pas là! tu ne tombes pas, au contraire!

EMMERIC

Ma foi, je n'en suis pas loin!... Le tourbillon de ces hautes régions vers lesquelles j'ai voulu m'élever m'empêche de me créer, comme toi, une position solide, honorable et indépendante!... Ce monde élégant et futile où je n'avais rien pour réussir, et où, malgré moi, je suis lancé, me prend tous les instanis que je devrais donner à l'étude... Les plaisirs vous accablent d'affaires et de soins étrangers à vos travaux... Dans ce moment, encore, ce billet que tu viens de me remettre,.. (Le tirant

de ia poche.)

HECTOR

N'est-ce pas pour un procès?

EMMERIC , souriant avec ironie en ouvrant la lettre.

Eh! oui, un procès... gagné depuis longtemps. Mais pour détourner les soupçons... pour que mon nom ne frappe pas continuellement ses gens qui me connaissent, on adresse les lettres à toi que l'on ne connaît pas; maître Ballandard... un avoué... ça a l'air d'une lettre d'affaire.

HECTOR

Et c'est une lettre d'amour de quelque marquise?

EMMERIC.

Elle me rappelle qu'il y a demain, à l'Opéra, une représentation à bçnéfiee, où je dois l'accompagner.

HECTOR, viïcment.

Dans sa voiture?... clans sa loge?...

EMMERIC, s'asseyanl devant la table.

Oui, sans cloute... Mais cette loge, il n'y en avait plus, elles étaionl toutes retenues; il a donc fallu, et n'importe comment,

eu trouver une... (Monlranl un coupon qu'il tire du tiroir de la table.) numéro tO, première de face à droite, entre les colonnes... Et sais-tu ce que cela me coûte ?

HECTOR

A vingt-cincf ou trente francs la place, cela doit te faire au moins...

EMMERIC, avec impatience.

Je ne te parle pas de cela... (n jctle sur la table l'anveloppe et oacho dans les feuillcls d'un manuscrit la lellre qu'il tenait à la main, puis il uiet sous ane autre enveloppe le coupon de loge qu'il a pris dans le tiroir dj la table, cacheté la leltre, la met dans sa pocbe et se lève pendant les pbrases suivante'.) ïïiaiS ClCS dCmar-

clies, des courses et du temps que cela m'a pris... toute la journée d'fiier à la recherche -et à la conquête d'une loge, au lieu de rester là, devaiit mon piano, à écrire ce quintette que je venais de trouver et dont j'ai perdu le motif... ce quintette que mes acteurs attendaient... Voilà comment je ne travaille pas, comment je ne fais rien, et pourquoi mon opéra ne sera jamais fini!

HECTOR

Tant pis ! car je connais des gens qui se faisaient une grande fête d'assister à la première représentation.

EMMERIC.

Eh! qui donc?

Ta famille, M. Clérambeau ton oncle, et sa fille la ctiarmanle Aline.

EMMERIC.

Ma cousine?...

HECTOR

Je crois môme que c'est pour ça qu'elle est venue à Paris; elle le désirait depuis bien longtemps.

EMMERIC,

En vérité!...

HECTOR

Et grâce à cette maladie de langueur qu'elle a eue...

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