ACTE l, SCÈNE IV
EMMERIC.
Ce n'était qu'un homme de lettres qui avait su par sa plume se créer une indépendance qu'on lui reprocliait! Du reste, et dans ce siècle où tout le monde a du génie, il n'en avait pas apparence, à peine de l'esprit, mais du bonheur, et le liasard depuis vingt ans l'avait fait réussir; c'était tout ce qu'il nie fallait. « Monsieur, » lui dit ma protectrice, « vous me parliez tout à l'heure avec beaucoup de gaUnteric de voire dévouement, je vous offre un moyen de me le prouver. Voici un jeune compositeur que vous ne connaissez pas... moi, je le connais, vous lui donnerez un opéra où vous songerez, non à vous, mais à lui... car il lui faut un succès.» Le lendemain j'avais un poème, et quelques mois après un nom, de la gloire, de la fortune, et un bel avenir...
HECTOR
C'est admirable! j'aurais adoré une femme pareille!
EMMERIC
Eh! qui te dit que déjà il n'en était pas ainsi? Je n'avais plus qu'une pensée : me trouver sur ses pas, la suivi'e dans les concerts, dans les bals où, caché dans la foule, je m'enivrais du plaisir de la voir! On dit que l'amour s'augmente dans la retraite et dans la solitude... Ah! qu'il est plus puissant dans le monde et dans ses brillantes réunions, à l'éclat des lustres et des parures, dans ces salons étincelants où celle que vous aimez vous paraît plus belle encore des hommages qui l'entourent, où toutes les passions s'irritent par les obstacles et la contrainte, où une soirée entière se passe dans l'attente ou l'échange d'un coup d'oeil... Que te dirai-je, enfin?... Cette noble personne si fière de son rang et de sa renommée, cette femme jeune et belle, adorée ou enviée de tous, fut enfin touchée de ma reconnaissance, de mon amour, de quelque gloire peut-être qui était son ouvrage!...
HECTOR
Et tu ne te regardes pas comme le plus heureux des hommes?
EMMERIC.
Si, mon ami...
HECTOR
Je donnerais pour ce bonheur-là mon étude et tous mes clients, et je conçois que maintenant lu n'aies plus aucun désir H former!
22 i «NE CHAINE.
EMMERIC.
Non, sans doute ! mais ce délire, cette fièvre une fois calmés, quelques lueurs de raison glissent et passent devant vos yeux éblouis... Cette position si délicieuse, si enivrante, -yous apparaît peu à çeu telle qu'elle est, une position fausse, terrible, dangereuse! Vivre dans une dissimulation et un mensonge continuels, veiller sans cesse sur ses- démarches, ses discours, ses regards, n'oser avouer à personne son bonheur ou ses peines, porter le trouble dans un ménage, tromper un galant homme qui vous tend la main, qui souvent même vous accable de son amitié, voilà votre existence de chaque jour... Et si, dans un moment de dépit, de honte, de remords, on se sent le courage d'abdiquer un bonheur qui vous rend si malheureux, si on se surprend à désirer une vie moins pleine d'émotions... qui vous offre le calme et le repos, premiers besoins de l'artiste; si, enfin, vos rêves vous montrent dans le lointain un intérieur paisible... un ménage... une famille... on se dit aussitôt que le devoir, la reconnaissance, vous défendent de pareilles idées; qu'un homme d'honneur se doit tout entier à celle qui lui a tout sacrifié... Alors seulement on s'aperçoit qu'on n'est plus maître de son avenir... et, quelque séduisants que soient les liens qui vous retiennent ou vous enlacent, des chaînes de fleurs sont toujours des chaînes !
HECTOR
Tu as donc des reproches à lui faire?
EMMERIC.
Aucun, par mallieur!... Bonne, aimable et dévouée... elle braverait tout pour moi.
HECTOR
11 faut cependant qu'elle ait des torts ?
EMMERIC.
C'est moi qui les ai tous! et un entre autres.... le plus grand... le plus terrible... dont à coup sûr elle n'est pas coupable, et contre lequel on ne peut rien... c'est que, malgré moi, je sens là que...
HECTOR
Que tu ne l'aimes pas!
EMMERIC, Ti»emenl.
Ce n'est pas là ce que je veux dire... Je la chéris, je l'estime!... je l'honore, je voudrais qu'il se trouvât quelque bonne