ACTE 1, SCÈNE IV
HECTOK.
Sa fille les aime... elle les lui fera aimer...
EMMERIC.
Jamais !
Elle le suppliera.
11 sera inexorable.
HECTOR
EMMERIC.
HECTOR
Eh bien ! elle se trouvera mal, et tu sais que pour lui c'est un argument sans réplique...
EMMERIC.
Qui ne nous avancera à rien ; car si tu savais, si je pouvais, si j'osais te dire...
HECTOR
Il y a donc d'autres raisons?
EMMERIC.
Oui... il y en a.
HECTOR
Eli bien ! alors, à qui parleras-tu de tes affaires, si ce n'est à ton ami et à ton avoué ?
Tu dis vrai!... Eh bien... mon ami... quand je quittai Bordeaux, il y a quatre ans, ma cousine en avait treize on quatorze... ce n'était qu'un enfant, et moi, déjà jeune homme, j'arrivais à Paris plein d'ardeur et d'ambition, rêvant les succès, la gloire et la fortune... Je ne connaissais pas les obstacles sans nombre qui arrêtent l'artiste à l'entrée de sa carrière... Ce talent dont on m'avait flatté, ce feu créateur que je sentais en moi, comment leur prouver qu'il existait? Un peintre n'a besoin que d'une toile et d'un pinceau, et sans appui, sans protecteur, seul, dans sa mansarde, il compose le tableau qui, à la prochaine exposition, doit dire à tous les yeux : « Arrêtez-vous et regardez j il y a là du talent... du génie peut-être!...» Combien son sort est préférable à celui du compositeur, du malheureux musicien, qui, seul avec ses inspirations, sent les mélodies qui le débordent sans pouvoir les faire arriver à vos oreilles. Pour se faire connaître, il ne peut, comme le peintre, acheter la toile et le canevas qui lui sont nécessairesj il lui faut le misérabbi librettû (le poëme, comme ils l'appellent) que chacun refuse à son inexpérience j il lui faut un théâtre, des chanteurs, un or-
cheslre, un public à qui il dise : « Ecoutez... » Et tout cela m'élait refusé, aussi le découragement et le désespoir avaient promptcment succédé à mes folles illusions. Je rêvais la misère, la honte, et peut-être... oui, oui ! plutôt mourir que de retourner dans mon pays et dans ma famille, obscur et inconnu comme au jour du départ...
HECTOR
Et tu ne m'avais jamais parlé de cela...
F.MMERIC.
Les succès, on les dit volontiers ! mais les mécomptes de l'amour-propre, on les dérobe aux yeux de tous, on les garde... on les amasse là... dùt-on en être accablé! Un soir, j'étais dans un riche salon du faubourg Saint-Germain, où mon talent de pianiste m'avait fait avoir accès, et là, parmi les beautés que le mérite ou la mode plaçait au premier rang, s'offrit à moi une jeune femme que vingt rivaux, comtes ou marquis, entouraient de leurs soins assidus!... beauté fière et dédaigneuse à qui l'orgueil allait bien, car elle semblait née pour commander! Aussi tous ces jeunes élégants, tous ces grands seigneurs, prosternés devant l'idole du jour, mendiaient un regard qu'elle ne leur accordait pas!... Mon air soucieux et trisle la frappa sans doute, ou sa générosité lui fit deviner qu'il y avait là un malheureux à secourir, car elle traversa le salon et vint s'asseoir à côté de moi, qui tressaillis !... Je ne l'avais pas contemplée encore dans toute sa beauté... je n'avais pas osé!...
HECTOR
Et elle était là, assise auprès de toi!... Étais-tu heureux!
EMMERIC.
Elle n'avait pas encore parlé que déjà son regard m'avait dit: « Qu'avez-vous? » Aussi, et quelques instants après, malgré moi, et sans le vouloir, je lui avais confié mes peines et mon désespoir... Elle m'écoutait en souriant... de ce sourire des anges qui promet secours et protection, et j'avais à peine fini qu^elle appelait de son éventail un de ceux qui, l'instant d'avant, étaient des plus assidus auprès d'elle.
HECTOR
Un duc, un marquis?
EMMERIC.
Non, >Taiment!
HECTOR
Le ministre de l'intérieur?...