ACTE l, SCÈNE VII
HECTOR
C'est trop fort... et je ne puis en revenir. Pardon, Monsieur! j'ai bien l'honneur de parler à monsieur de Saint-Géran, le contre-amiral ?
M. DE SAINT-GÉBAN.
Oui, Monsieur!...
HECTOR
Celui qui dernièrement voulait se faire sauter avec son vaisseau .
M. DE SAINT-GÉRAN
Pourquoi pas?
HECTOR
Excusez mon ignorance... Je n'avais vu de marins qu'au théâtre... je croyais qu'ils devaient tous jurer et ne parler que de sabord et de tribord.
M. DE SAINT-GÉRAN, souriant.
Il y en a peut-être! je n'en connais pas!..,
HECTOR
On m'a trompé comme pour vos trois duels...
M. DE SAINT-GÉRAN
C'est différent? Ceux-là, par malheur, ne sont que trop vrais!
HECTOR
Est-il possible?... Vous qui êtes si rempli de bienveillance et de politesse !
M. DE SAINT-GÉRAN
Aussi, Monsieur, et pour que vous n'ayez pas trop mauvaise opinion de moi... je tiens à me justifier... J'ai toujours été, par goût ou par bizarrerie, pour la paix, la tranquillité et le gouvernement! c'est une idée comme une autre... c'était la mienne... j'étais donc juste-milieu, de plus... j'étais pair de France et marié!... trois catégories qui, de notre temps, prêtent au ridicule... et probablement on ne me l'aurait pas épargné... ça commençait! Or, c'est encore une de mes bizarreries... je n'aime à me moquer de personne... et, réciproquement, je n'aime pas...
HECTOR
Je comprends...
M. DE SAINT-GÉRAN
Alors, dans mes moments perdus, et un marin en a beaucoup... je me remis avec quelque obstination à l'épée et au
pistolet... de manière à être à peu près sûr de moi. Aussi, depuis ces trois malheureuses rencontres...
HECTOR
Malheureuses pour vos adversaires qui y sont restés tous les trois...
M. DE SAINT-GÉRAN
Comme vous dites, cela a fait taire les railleurs, m'a réconcilié avec tout le monde, m'a permis de rester dans mon caractère naturel, et me donne désormais le droit d'èlre honnête et pacifique... impunément... Vous savez maintenant ma recette.
HECTOR
Dont je n'abuserai pas... quoiqu'elle soit infaillible... Mais vous vouliez, monsieur le comte, nous parler d'affuires... C'est différent, je suis là sur mon terrain!...
EMMERIC.
Et j'attends, je vous l'avoue, avec impatience...
M. DE SAINT-GÉRAIS, lourianf.
En vérité!... Eh bien? m'y voici. Vous êtes, mon cher Émmeric, un fort estimable garçon, que j'aime beaucoup pour votre talent d'abord... et puis encore pour d'autres raisons. Votre père Balthazar d'Albret, officier de fortune, était capitaine de vaisseau, et moi, cailet d'une noble famille de Bretagne, j'étais aspirant dans la marine, où l'on avait alors assez peu d'estime pour les jeunes gentilshommes, quand ils ne faisaient pas leurs preuves... Votre digne père me donna occasion de faire les miennes; il m'avait pris en amitié... il me protégeait... il me mettait toujours en avant... c'est-à-dire à côté de lui... et dans sa dernière affaire... j'eus l'honneur d'èlre blessé par le boulet qui l'emporta...
EMMERIC.
Monsieur !
Vous comprenez que ces choses-là ne s'oublient pas, et qu'il y a des gens dont on est toujours débiteur. Si vous aviez pris l'état de votre père, mou amitié vous eût utilement secondé... Faute de mieux, elle vous a du moins suivi dans une autre cai'ricre... -Jetais en mer, à mon grand regret, et en expédition lointaine, lors de votre arrivée à Paris... mais l'année d'après j'étais à votre première représentation, et quoique je ne sois pas querelleur, malheur à celui qui n'aurait pas crié bravo!...