ACTE I, SCÈNE VII
heureusement nous étions tous du même avis! Ne pouvant donc rien pour votre réputation et votre gloire, j'ai songé à votre bonlieur et à votre fortune... je veux vous marier...
EMMERIC.
Vous, Monsieur?
HECTOR
Est-il possible?
M. DE SAIINT-GÉRAN.
Eh! oui, sans doute!... 11 faut qu'un artiste se marie : trop de chagrins, trop d'ennuis, trop de désappointements cruels entourent sa vie extérieure ; il y succomberait s'il ne trouvait chez lui le dédommagement ou l'oubli de ses maux, le bonheur et l'amour, qui l'attendent au coin de son foyer. H lui faut un ami de tous les instants, qui le ranime et relève son courage, qui le console de ses défaites, qui partage ses triomphes, qui lui ins- . pire ses chants, et à qui il puisse les dire : ce sera sa femme !... Et quand, le cœur froissé d'une critique injuste et barbare, . il aura aux yeux de tous caché sous un sourire la rage qui le dévore et les larmes qui le suffoquent... devant qui osera-t-il qlcurcr?... devant sa femme, qui pleurera avec lui...
EMMERIC.
Ah! vous avez raison.
N'est-il pas vrai?
EMMERIC.
Mais, dans ma position incertaine, sans avenir assuré...
M. DE SAINT-GÉRAN
J'ai bien pensé à tout cela... Les artistes font rarement fortune, aussi il leur en faut une toute faite... une riche héritière qui, dégageant votre existence de tous les soucis matériels, vous permette de faire des chefs-d'œuvre à votre aise et en génie amateur, comme qui dirait la fille unique d'un riche négociant de Bordeaux... de voire oncle, par exemple..;
HECTOR^ se levant.
Ociel!...
EMMERIC, se levant aussi.
C'est impossible...
M. DE SAINT-GÉRAN, se levant un instant après eux.
Ce n'est pas vous que cela regarde... c'est moi... s'il n'y avait pas d'obstacles... s'il n'y avait rien à faire... je n'aurais pas de mérite... et je veux en avoir... Je désire seulement, et avant
tout... car volve cousine Aline est ma filleule, et je tiens à son bonheur, je désire savoir si vous l'aimez...
EMMERIC. ,
Moi, Monsieur?...
HECTOR, vivement.
Il en est épris, il l'adore, il en perd la tète... tout à l'heure encore nous en parlions... et il se désespérait de ne pouvoir aspirer à sa main.
M. DE SAINT-GÉRAN
Ainsi donc... si elle devenait votre femme... vous me promettriez de la rendre heureuse?...
EMMERIC.
Ah! je vous le jure, et sur l'honneur!
M. DE SAINT-GÉRAN, lui prenant la maîn.
C'est bien!... (Froidement.) Elle est à vous!
EMMERIC ET HECTOR, poussant un cri.
Comment?
M. DE SAINT-GÉRAN
Je vous la donne...
EMMERIC.
Comment, Monsieur?
M. DE SAINT-GÉRAN, avec force.
Elle est à vous avec cent mille écus de dot... c'est tout ce pue j'ai pu obtenir maintenant... nous verrons plus tard...
HECTOR
Permettez !... permettez !... Moi, qui me mêle d'affaires et qui en fais mon état... je ne les mène pas si bien et si promptemenl, et je vous prie de me donner encore votre recette.
M. DE SAINT-GÉRAN
La voici! Je vous ai annoncé que j'aimais ma filleule... presque autant que vous, c'est tout dire. Elle m'écrivait parfois... car elle écrit très-bien, et quoi qu'elle ne me parlât jamais de son cousin... je me doutais... et vous aussi peut-être, qu'elle l'aimait beaucoup; la preuve c'est que sa maladie, l'année dernière, a commencé le jour où son père lui a parlé de projets de mariage avec un riche proi)riétaire du Médoc, et apprenant le voyage de Paris, j'ai voulu le jour même de l'arrivée, aborder la question,
HECTOR, se frottant les mains.
C'est cela même!... à l'abordage!... (Apari.) J'adore les marins!