ACTE IT, SCÈNE I
concours; si plus tard, comme avocat, je me suis distingué dans quelques affaires iniportautcs; si j'ai obtenu au barreau une ré[)ulation d'honneur et de talent que l'on ne contestait i)as alors. Dieu sait (jue ces couronnes et ces succès, je les l'apportais tons à mon père... Eh bien! quand après de pénibles luttes et de glorieux combats, soutenus pour la défense de nos droits, la cause de la liberté eut enfin triomphe; quand le vole de mes concitoyens m'eut porté à la Chambre, et que plus tard la confiance du roi m'eut ajjpelé au pouvoir... en entrant dans le somptueux hôtel du ministre, moi, fils de paysan, ma première pensée fut pour mon père... j'allai le chercher et voulus l'emmener avec moi... « Non, me dit-il, je suis bien vieux ! le séjour « de Paris m'effraye; je préfère mou repos et ma retraite... « c'est mon désir, mon fils!... » Ce désir, je devais le respecter... cette retraite, je l'embellis de mon mieux; je l'entourai de toute l'aisance que je pouvais lui donner, et un matin je lis dans une feuille publique que moi, sorti de la classe du peuple, je rougissais de devoir le jour à un paysan... à un vigneron... et que j'avais chassé mon père de mon hôtel.
LUCIEN
Chassé !
C'était imprimé!... et mille voix le répétaient à ma honte. Hors de moi, éperdu, je courus chercher mon père... « Que « vous le vouliez ou non, cette fois, » lui dis-je, « il faut venir, « il y va de mon honneur... on accuse votre fils d'être un ingrat, « d'ètie un infâme... venez!... » J'avais ce jour-là, dans mon salon, des députés, de hauts dignitaires, Télite de la société de Paris... J'amenai mon père, je le leur présentai, et m'incliuant devant lui, je m'écriai : «Dites-leur, mon père, dites-leur à tous « si votre fils vous respecte et vous honore. »
LUCIEN
C'était bien!... très-bien... il n'y avait rien à répondre à cela.
RAYMOND, avec ironie.
Ah! tu le crois... tu crois qu'on impose jamais silence à la calomnie... le lendemain tous ré|iélaient que reconnaissant l'indignité de ma conduite, j'avais voulu la réparer par ce coup de théâtre qu'ils tournaient en ridicule. En vain mon père proclama hautement et atlesa ma tendresse et mes soins pour lui, on prclenditque ces rrclamations tardives étaient dictées [lar moi; que je l'avais forcé à les écrire; que la pension que je lui faisais en
était le prix; que je la retirerais s'il parlait jamais et disait la vérité... Et maintenant, j'aurais beau dire et l)eau faire, les plus honnêtes gens du monde ont cette conviction : quand on parle d'un mauvais fils, tous les regards se tournent de mon côté, ou plutôtse détournent de moi ! Que faire ?... quel parti prendre?... se brûler la cervelle?.., j'y ai pensé d'abord, je l'avoue.
LUCIEN
Ociei!...
RAYMOND, avec amertume.
Mais loin de désarmer la calomnie, c'eût été pour elle une preuve de plus.... «Voyez-vous,» auraient-ils dit, « l'effet des remords... »
LUCIEN
Y penses-tu?
R.WMOND.
Oui, mon ami, oui, tu ne les connais pas; et plus tard, quand la vieillesse, quand les chagrins, peut-être, termineront ksjours de mon père... ils diront que j'en suis cause... ils diront que je l'ai tué... ils m'appelleront parricide!... je m'y attends... Eh bien ! soit ! redoublez vos clameurs, je les brave et les méprise... un mot, mon père... un seul mot! votre bénédiction au parricide!... et que Dieu nous juge!...
LUCIEN, avec émotion.
Raymond...
RAYMOND
Mais pour les jugements des hommes... jugements d'iniquités et d'erreurs... je ne veux pas même en appeler, ni leur faire l'honneur de me défendre devant ce qu'ils appellent le tribunal de l'opinion publique... Fais ce que dois, advienne que pourra; c'est maintenant ma seule devise, et je marche bravement au milieu de leurs injures, qui peu à peu me sont devenues indifférentes, et qui maintenant font mon bonheur... (Avec eiaiiation.) Oui... pamphlétaires et calomniateurs, je ne ferais pas un pas pour vous désarmer; si je savais qu'une mesure me rendît populaire à vos yeux, je serais tenté de la rétracter! c'est votre estime, ce sont vos éloges que je redoute... et approuvé par vous, je dirais presque comme cet Athénien que le peuple applaudissait : « Est-ce que j'ai dit quelque sottise... »
LUCIEN, sourliinl.
Allons, allons... te voilà comme toujours! ardent, exagéré, dépassant le but, et allant trop loin.