RAY.M0^D
Pc.rsonne, et cela n'empêche pas!... la calomnie est la seule chose qu'ici-bas on fasse gratis et sans intérêt!... Il y a dans le cœur humain un instinct malin et malfaisant qui porte notre croyance plutôt au mal qu'au bien... De là, dans le monde, cette espèce d'aide, d'appui, d'assistance tacite et mutuelle, que l'on prête de soi-même au développement et à la propagation d'un mensonge!... Par ce moyen, la calomnie est partout, et le calomniateur nulle part; nulle part on ne trouve un traître de mélodrame assez maladroit pour affirmer hautement une imposture réelle et positive, dont un souftlct ou dont les tribunaux feraient justice... Jamais, dans la société, on ne dit la chose qui n'est pas; mais on la dit autrement qu'elle est... on la dit de manière à la dénaturer, à l'altérer dans son intention, à la changer dans ses détails... la malignité fait le reste... Et, grâce à l'ignorance, à la sottise et aux causeries de salon, la vérité la plus limpide et la plus claire, se trouve imperceptiblement passée à l'état complet de mensonge!...
LUCIEN
Je conçois cela pour des étrangers... mais des parents!...
RAYMOND
Ça n'y fait rien.
LUCIEN
Ton beau-frère, par exemple, M. de Guibert.
RAYMOND
Il appartient à la majorité de la société... C'est un sot!...
LUCIEN
Mais ta sœur, Herminie?...
RAYMOND
Autre majorité... celle des étourdies et des coquettes. Misère et vanité que tout celai... Les vrais coupables ne sont pas nos ennemis qui nous attaquent, c'est leur état, ils le font en conscience!... Ceux qui ne font pas le leur, ce sont nos amis qui
ne nous défendent pas, qui cèdent, qui nous abandonnent... c'est madame de Savenay, qui voulait partir et que j'ai retenue... c'est toi qui repousses Cécile et qui l'accables !...
LUCIEN
Moi! j'ai gardé le silence...
Ah! voilà nos amis!... ils se taisent!... C'est là leur seul courage!... ils se taisent au milieu des clameurs... Eh morbleu! c'est quand mugit la tempête qu'il faut élever la voix ! Ils entendront la mienne, car le bruit ne m'effraye pas... et quand on attaque mes amis, entends-tu bien, je ne recule pas, je reste près d'eux! devant eux!... et si tu veux suivre mon exemple...
LUCIEN
Peux-tu en douter?...
RAYMOND
Je m'en vais te dire ce que nous devons faire.
LUCIEN
D'abord ne pas nous battre!
RAYMOND
C'est convenu !... la réputation de Cécile n'y eût pas résisté, et un duel eîit été pour elle le coup de la mort... ensuite, la meilleure manière de vaincre la calomnie est de remonter à sa source. Eh bien! essayons!... remontons tous les deux à l'origine de tous ces bruits?... Par qui ces premières rumeurs te sont-elle parvenues?... cherche, rappelle-toi...
LUCIEN
Que sais-je?... c'était hier, ici, dans ce salon!... (En ce moment,
Belle lU, venant de la lorte du fond, se dirige vers la porte à gauche, |iorlant un plateau sur lequel est un thé complet. Il pose un instant le plateau sur la table à gauche, remet en ordre les cuillers et les lasS' s, et soit.)
LUCIEN, au moment où Belleau est entré.
Tiens... Belleau, le garçon de bains... qui le premier..
RAYMOND
Cela ne m'étonne pas, ça devait partir d'aussi bas! Eh bien! cette opinion publique dont tu parlais, en voici un fragment... un honorable fragment...
LUCIEN, à demi-voix et entre ses dents.
Un misérable...
RAYMOND, de même.
Que tu méprises quand il est seul, et devant qui tu t'inclines quand ils sont plusieurs. Après!... quel autre encore?...