ACTE I, SCÈNE V
BELLEAU
Oui, Monsieur... pas autant qu'à Paris quand j'étais votre gruoiu !..
LE VICOMTE
l)ansc-t-oii ? y a-t-il des concerts? y a-t-il spectacle?...
BELLtAL".
Oui, Monsieur... tous les soirs au salon... on fait de la musique. Ue plus, nous avons ici des amateurs qui jouent le vaudeville dans la semaine, et la tragédie le dimanche.
LE VICOMTE
C'est trop de plaisir... je vais me croire à Paris!... et moi à qui l'on a ordonné de le quitter pour me reposer et me mettre au régime...
BELLE.\U
Vous, Monsieur...
LE VICOMTE
Il n'y a pas moyen d'y vivre... je donne ma démission!... des amis... des maîtresses. . des créanciers! c'est drôle, dans les livres ou dans les comédies... j'ai cru que ce serait gai... pas du tout, c'est assommant, c'est exigeant... quand on doit maintenant... il faut payer...
BELLEAU
C'est selon.
LE VICOMTE
Eh oui !.,. mon cher... sinon, on devient mauvais genre... les gens comme il faut ne font plus de dettes... c'est une mode comme une autre... c'est bizarre, mais c'est ainsi... je m'en suis aperçu... moi, le vicomte de Saint- André... ça me faisait du tort...
BELLEAU
Vous devez donc beaucoup?...
LE VICOMTE, riant.
Parbleu-., si je voulais comme tant d'autres écrire mes Mémoires... Si encore je m'étais amusé... mais je ne connais rien d'ennuyeux comme la vie de plaisir que je mène depuis dixhuit mois... Au lieu d'aller à mon ministère des aflaires étrangères... où mon oncle m'a fait entrer... tous les jours au bois de Boulogne, au Jockey-Club, ou au balcon de l'Opéra... faire le matin Vélat de postillon, et le soir un métier de dupe... oblige d'admirer, d'adorer ces dames, et de se battre pour elles... oui, le diable m'emporte! ça m'est arrivé une fois.,, contre un
honnête homme qui sifflait... et qui avait raisoQ... la petite était détestable ce soir-là... mais enfin... (RespiraniavecsaiisfacUon.) et grâce au ciel... Elle m'a trahi!
BELLEÂU.
Cest ce qui vous désole.
LE VICOMTE
Au contraire, je ne suis plus obligé de crier brava! j'ai reconquis mon indépendance... je suis libre... et ruiné!
BELLEAU
Vraiment !
LE VICOMTE, se jetant sur le fauteuil à gauche près de la table et feuilletant le ii^re dos voyageurs.
Une belle occasion pour être sage et pour étudier !
BELLEAU
Vousî
Pourquoi pas?... ça me changera... c'est du nouveau, et je
ne penserai plus qu'à ça. (Rcjardant loujiurs le lirre des voyageurs.) Ah!
ma'lame de Guibert... elle est ici... la femme du banquier et la sœur du ministre... Voilà les femmes que j'aime... aimable, spirituelle, méchante, excellente... tout cela à la fois... et coquette, et envieuse, et vaniteuse... et ambitieuse... c'est un charme... une femme complète, si elle avait des passions... mais elle n'en a pas le temps !
BELLEAU
Vous la connaissez?
LE VICOMTE, vivement.
Dm tout... du tout... la sagesse... la vertu !... mais je connais son mari... un important... un fat... un vantard, et le bavard le plus ennuyeux... Il rit toujours... et il n'y a rien de triste comme la gaieté des sots... Il est du Jockey-Club... et c'est lui qui m'a gagné, l'autre semaine, mon dernier billet de mille francs... Je vois qu'il n'a pas accompagné sa femme, et j'aurai du moins ici un avantage... c'est que je ne l'entendrai pas...
(Entendant rire dans la couli=se.) AlloUS, décidément, je SuiS maudît!...
me poursuivre ju«;qu'ici, jusqu'à Dieppe... (a Beiieau.) Vile, mon apiiariement... et un bain... je n'ai plus qu'à m'aller jeter à la
mer. ^Belleau sort.)