SCÈNE VI
OSCAR, MADAME CROUSTILLAC
Pendant toute cette scène, quand les acteurs sont assis, Oscar éloigne insensiblement sa chaise de madame Croustillac, qui rapproche la sienne par un mouvement contraire.
MADAME CROUSTILLAC
Tu le vois, cher Oscar, rien ne s'oppose à notre bonheur. Mais qu'as-tu? tu as l'air triste...
OSCA R, à part.
Attention! Je vais verser sur son encouement une douche d'eau glacée. (Haut ets'asseyant.) Cerlaïucinent, madame, vous faites luire à mes yeux une bien séduisante perspective ; mais je ne veux pas abuser de vos illusions
et j'aurai le courage, dût mon cœur en être brisé, de vous dire toute la vérité. J'ai malheureusement de tristes aveux à vous faire. Vous me croyez riche : le fait est que je l'ai été ; mais quelques folies, des spéculations de Bourse...
MADAME CROUSTILLAC
Des spéculations de Bourse, je connais cela.
OSCAR
Bref, je suis ruiné, complètement ruiné.
MADAME CROUSTILLAC
Ah ! c'est dommage. Mais qu'importe, cher ami ! Uûe chaumière et ton cœur, c'est tout ce que je demande.
OSCAR
J'admire ce désintéressement sublime , mais je ne saurais en profiter. Un homme ruiné qui épouse une riche héritière a l'air de faire un marché. Ah ! fi ! ce serait vilain, très- vilain.
MADAME CROUSTILLAC
11 n'y a que cette considération qui t'arrête ?
OSCAR
Certainement...
MADAME CROUSTILLAC
Alors rassure-toi. Je n'ai pas le sou, pas de dot, rien
OSCAR 2r;a
à revenir. Nos fortunes sont parfaitement équilibrées.
OSCAR, A port.
Elle appelle cela des fortunes équilibrées! (iiaut.) Hélas! madame, ce n'est pas tout. Je dois encore vous avouer que ma santé est, comme ma fortune, une ruine. Des peines de cœur...
MADAMK croustillai;.
Des peines de cœur, je connais ça.
OSCAR, à port.
Elle connaît tout, cette femme-là. (nnat.) Oui, des peines de cœur et de nombreuses indigestions m'ont complètement usé. Je suis maladif, poussif, goutteux, asthmatique, lunatique, étique, ]iy<iropique, paralytique, frénétique !
MADAME CUOUSTILLAC.
Pauvre ami !
OSCAR
Et vraiment, associer tous ces maux à tant de jeunesse, de santé, de beauté, ce serait une profanation. Je n'y consentirai jamais.
MADAME CROUSTILLAC
Pauvre ami, tu crois m'eff rayer et tu me ravis. Sache que j'ai rêvé toute ma vie le boniieur de soigner un pauvre mari malade. Pour une femme sensible, est-il un
plus beau rôle ? D'ailleurs, je te le dis en confidence, j'ai aussi mes petites infirmités; Et qu'importe ! Aimer un jour et puis mourir, c'est le sort des fleurs, des papillons, de tous les privilégiés de la nature. Je n'en ai jamais désiré d'autre.
Tout cela est charmant ; mais sérieusement, madame, ; vous n'y songez pas. Vous me connaissez à peine. Vous me trouvez jeune, beau, aimable. Hélas ! les apparences sont bien trompeuses. L'art de mon tailleur est pour beaucoup dans ces formes élégantes qui vous sédui- ' sent. ;
MADAME CROUSTILLAC
Grois-tu donc que ma beauté ne doit rien à ma couturière ? . •
OSCAR, exaspéré. \
Mais je suis vieux , madame, j'ai près de quarante ans. ' i
MADAME CROUSTILLAC
C'est le bel âge. Et moi, il y a bien des années déjà , que je suis majeure. i
J'ai de faux cheveux.
MADAME CROUSTILLAC
El moi donc !
Elle détache un énorme chignon.
OSCAR
J'ai de fausses dents, j'ai de faux...
MADAME CROUSTILLAC
Gomme tout le monde, mon ami...
OSCAR
J'ai des dettes.
MADAME CROUSTILLAC
Et moi aussi.
OSCAR
J'adore le vin et les liqueurs fortes.
MADAME CROUSTILLAC
Je ne bois jamais d'eau.
OSCAR
J'ai un liès-mauvais caractère. Je suis fantasque, je suis jaloux.
MADAME CROUSTILLAC
Et moi donc !
ose AR.
Mais, madame, j'ai plus que des défauts ; j'ai des vices, j'ai tous les vices.
MADAJIE CUOUSTILLAC.
Et moi donc I (se reprenant.) Moii ami, je les supporterai.
OSCAR
J'ai des bâtards ! *
MADAME CROUSTILLAC
Et moi donc ! (se reprenant.) Je ics éleYcrai avec bonheur.
OSCAR, à part.
C'est de la glu, cette femme-là II n'y a pas moyen de s'en dépêtrer.
MADAME CROUSTILLAC
Tout ce que tu me dis, cette aimable franchise, ces aveux si délicats, tout me prouve que nous avons été créés l'un pour l'autre. Ainsi plus d'objections, et ne songeons plus qu'à l'heureux avenir qui nous attend. Mais qu'astu? tu as l'air songeur.
OSCAR
Moi, je suis ravi, je suis enchanté ; mais le bonheur m'étouffe... J'éprouve le besoin de prendre l'air...
* On peut retrancher cette phrase et la réponse qui suit. Nous remarquerons Simplement que le sage Racine n'a pas craint de dire :
Monsieur, je suis bâtard de votre apothicaire. Les Plaideurs, acte II, scène ix.
OSCAR 263
MADAME CROXJSTILLAC.
Oscar, je ne te quitte plus.
OSCAR
Un instant seulement, et je reviens.
Il se sauve.
MADAME CRO USTILLAC, le poursuivsnt.
Oscar! Oscar!
La scùr.e reste vide un moment.