RAYMOND, MADAME DE SALDORF
MADAME DE SALDORF. \
On m'a dit, monsieur, que vous désiriez me parler en . particulier. Me voici -, je vous écoute. ;
RAYMOND
Croyez bien, madame, qu'il m'a fallu de graves motifs 1 pour vous importuner... Avant de vous appeler madame | de Saldorf, n'avez-vous pas porté un autre nom? i
MADAME DE SALDORF. ''.
En effet, je me suis appelée madame Raymond. C'était ;
le nom de mon..., de mon premier mari. Mais puis-je, à j
mon tour, vous demander en quoi ces particularités do j
famille peuvent vous intéresser? j
RAYMOND. î
Kien de plus simple. J'ai beaucoup connu Antoine 5 Raymond, votre premier mari. \
LE HETOUR D'ULYSSE U9
MADAME DE SALDORF.
Vous l'avez connue''
RAYMOND
Oui, madame, eu Californie, dix ans aprùs le naufrage de la Maçjicienne, d'où il a été sauvé par miracle.
MADAME DE SALDORF.
11 n'était pas mort dans ce naufrage... Oh ! mes pressentiments! Il n'était pas mort, vous en êtes sûr? Et depuis..., Achevez? de grâce.
RAYMON D
Hélas ! madame, nous avons dû nous quitter. Il partait pour une expédition périlleuse dans les placers- Depuis je n'ai plus entendu parler de lui... Je crains qu'il n'ait succombé à la fatip;ue, à la misère.
MADAME DE SALDORF.
La misère ! la fatigue ! Pauvre Antoine ! (EUe reste un instant plongée dans ses réflexions.) Mais tout ccla est bien étraugc Comment n'a-t-il pas donné de ses nouvelles?
RAYMOND
Le pouvait-il? Croyez-vous qu'il y ait une petite poste chez les Apaches et les Sioux? Blessé, prisonnier au milieu des sauvages, a passé de longues années avant de pouvoir leur échapper et gagner un pays civilisé. Depuis
loO THEATRE DE FAMILLE
il avait écrit plusieurs lettres. Elles sont toutes restées i sans réponse.
MADAME DE SALDORF.
J'avais changé de nom et de patrie. Je n'ai jamais reçu ! ses lettres. ;
RAYMOND. '
Ah! vous l'avez hien vite oublié ! !
MADAME DE SALDORF.
Arrêtez, monsieur ! n'outragez pas injustemejit la femme
de votre ami. Tout ce que vous me dites est bien extraor- '
dinaire assurément, et cependant je vous crois. La vérité ;
a un accent qu'on ne saurait imiter. Sachez le reconnaî- j
tre, à votre tour, dans le langage d'une honnête femme !
qui n'a jamais trompé personne. Mon union avec Antoine j
Raymond a été bien courte, mais elle m'a laissé le sou- ;
venir ineffaçable du bonheur à jamais perdu. Quand j'ai !
dû me croire veuve, mon cœur a saigné longtemps et î
cruellement. Il a fallu bien des années pour cicatriser '< cette blessure.
n AYMOND.
Et maintenant?
MADAME DE SALDORF.
Maintenant, le temps a exercé sur moi son influence bienfaisante.
LE RETOTR D'ULYSSE 151
RAYMOND
Et... VOUS êtes heureuse?
MADAME DE SALDORF,
Je suis heureuse comme une mûre qui a placé tout sou bonheur dans Je cœur de sa fllle.
RAYMOND
Vous êtes riche, ra'a-t-on dit?
MADAME DE SALDORF.
Oui, j'ai la consolation de pouvoir faire un peu de bien autour de moi.
RAYMOND
l']t... monsieur de Saldorf?
MADAME DE SALDORF.
Monsieur!... Cette question dépasse les bornes de la discrétion ; cependant je ne veux pas vous traiter en étranger, et je vais vous répondre : Monsieur de Saldorf est le cœur le plus noble et le plus généreux que je connaisse. Je suis fière de porter son nom.
RAYMOND, à part.
Allons, tout est (Ini. II ne me reste plus qu'à partir, (iiaui.) Je vois, madame, que je puis vous dire toute la vérité.
Raymond est mort et m'a chargé, en mourant, si je retrouvais sa femme, de lui remettre cette croix, son dernier souvenir.
Il remet une croix à madame de Saldorf, qui reste linéiques instajits silencieuse en la contemplant.
iMADAMK DK SALDOUF.
Merci, monsieur, merci! Je reçois avec bonheur cette relique sacrée. Elle ne me quittera plus; et, après moi, sa fille la conservera religieusement.
RAYMOND, à part.
Sa fdle! (Haut.) Pardon, madame, je ne sais si j'ai bien entendu. N'avez-vous pas dit... sa fille?
MADAME DE SALDORF.
Oui, sa fille, la fille d'Antoine Raymond. Ah! je comprends votre étonnement. 11 n'a jamais su qu'il avait le bonheur d'être père. Antoinette est née six mois après son départ.
RAYMOND , à part.
0 mon Dieu!
II s'appuie contre un meuble.
MADAME DE SALDORF.
Qu'avez-vous?
RAYMOND
Rien, la surprise. Et... la fille d'Antoine Raymond
c'est cette belle jeune personne que j'ai aperçue ce malin?
MADAME DE SALDORF.
Je n'ai jamais eu d'autre enfant; mais vous paraissez ému...
BAYMOND, à part.
Que lui dire? (unut.) Je l'avoue, cet entretien a réveillé dans mon cœur des souvenirs poignants. 11 est temps qu'il se (ermine ; et je vais mettre, madame, votre bonté à une dernirre épreuve : permettez qu'avant de vous quitter, j'embrasse la lille de mon pauvre ami.
MADAME DE SALDORF.
Bien volontiers. Antoinette se fera un devoir et un plaisir de vous satisfaire. Je vais la chercher.
Elle sort.