‹ Théâtre de familleChapitre 79 sur 104 · SCÈNE XI · texte numérisé non relu

SCÈNE XI

HENRI, DORVAL

HENRI

Nous nous mangerons d'autant moins, qu'au fond j'ai ; une très -médiocre estime pour ce personnage; mais quand [ il serait le diable, il faut que j'aille chez lui, car il a beau- ; coup d'influence dans nos bureaux; et mon avancement, i auquel je ne songeais guère autrefois, est devenu pour | moi une préoccupation constante et presque une idée fixe. A mon âge, n'être encore que simple employé de seconde 1 classe, c'est humiliant, et cela gêne ma femme dans quel- ; ques salons. |

DORVAL

. Laisse donc ! Tu es monsieur de Néris : c'est un très- ; joli nom sous lequel disparaît l'employé. D'ailleurs, est-ce] que tu n'es pas un peu baron ? Il me semble que j'ai en-j tendu dire quelque chose comme cela. |

HENRI

Ma femme le soutient; et, pour ne pas la contrarier, jei

lui laisse ses illusions ; mais, entre nous, je n'en crois rien. Cécile est la petite-fille d'un amiral, elle est un peu ambitieuse, et rôve pour moi des honneurs et des dignités auxquels j'étais loin de songer. Elle va jusqu'au conseil général.

Je t'en fais mon compliment par avance.

Nous n'en sommes pas encore là ; et, pour en revenir à mon avancement, je t'avouerai que ce n'est pas seulement affaire d'amour-propre. J'ai grand besoin vraiment que mes appointements ne s'arrêtent plus à la modique somme de dix-huit cents francs.

Que me dis-tu là ? Je croyais que tu avais fait un riche mariage.

• Assurément. Madame d'Ausserville a soixante bonnes mille livres de rentes en terres ; mais elle a plusieurs enfants, et elle ne pouvait, sans injustice, faire pour Cécile plus qu'elle n'a fait pour les autres.

Puisque ta belle-mère est riche, qui l'empêche d'être, sans injustice, généreuse pour tous ses enfants?

186 TIIKATRE DE FAMILLE j

HENBI. j

Mais elle a de grandes charges, une maison considéra- i ble, un château qui exige beaucoup de représentation. ; Elle a d'ailleurs des habitudes de grande dame, et veut '■• être à même de recevoir ses enfants sans se gêner. I

UOR AL. \

J'aimerais mieux : sans les gêner. Enfin tu m'as dit que : ta femme avait deux cent mille francs de dot. Il me sem- i ble qu'avec ta fortune personnelle, vous pourriez vivre 1 fort à l'aise.

HENRI. i

Mais la fortune de madame d'Âusserville est en terres, ; il en résulte que deux cent mille francs ne produisent ; que sept mille francs de revenu; et encore j'ai là-dessus quelques rentes viagères à solder.

DORVAI,.

Diable ! diable ! voilà qui change un peu la thèse. Mais i

on peut encore s'en tirer. ■;

HENRI. I

Ah ! mon cher, on voit bien que tu ne connais pas le * prix des robes et des mille bagatelles qui composent la| toilette d'une femme comme il faut. Les mémoires des i modistes et des couturières me l'ont appris à mes dépens. : Ma femme est très-raisonnable, assurément ; mais elle al vécu dans une famille où la vie était large et facile ; et je {

L'ENVEUS D'UN IJRAU MARIAGE 187

ne voudrais pas qu'elle fût obligée aujourd'hui à des privations auxquelles ses habitudes et son éducation ne l'ont pas préparée. Ensuite, nous allons beaucoup dans le monde, et je serais mortilié si ma lemme n'y faisait pas une Gûure conforme à sa naissance et à son nom.

En sorte qu'avec sa dot, lu n'es pas plus riche qu'autrefois ?

Il s'en faut ! mais, que veux-tu, c'est pour elle.

DOKVAL.

C'est toujours 7Joure//e que les hommes se ruinent. C'est dangereux : prends-y garde.

Justine entre avec un plateau, une bouteille de madère, deux verres, des biscuits. Elle dépose ces objets sur la table et sort.

HENRI, buvant.

Cela me réconforte. Peut-on être plus aimable que ma femme? Qu'en penses-tu? car, au fait, tu ne m'as pas dit encore comment tu la trouvais.

DO R VAL, froidement.

Charmante.

Comme tu dis cela ! On dirait que tu n'es pas convaincu.

DORVAL, mèrae jeu. |

Si, mon ami, si, je suis parfaitement convaincu.

HENRI

Tu comprends mon bonheur ? i

DORVAL. I

Mais oui, je crois le comprendre à merveille. '

HENRI

Alors fais comme moi, et supplie ma femme de te j trouver bien vite un ange pour t'introduire au paradis. ]

N'allons pas si vite, mon cher. Le paradis n'est pas le \ même pour tous ; chacun s'en fait un idéal très-différent; ; et il serait possible que, dans ton paradis, il se trouvât ' quelque nuage qui, léger à tes yeux, me fût insuppor- i table... ]

HENRI

Dis-moi donc quel nuage? i

DORVAL. 1

Tu veux que je te montre des taches dans ton soleil ! ; Je t'aime trop pour te rendre un si mauvais service. \

HENRI. j

Avoue que ce prétexte honnête cache ton embarras- '{

no R VAL.

C'est possible.

Veux-tu que je te dise ma pensée tout entière ? Tu es un peu jaloux de ma félicité. Tu ne t'en rends pas bien compte ; mais, au fond, tu es jaloux.

Tu m'agaces avec ton assurance! Non, mon elier, je ne suis pas jaloux de ton bonheur. S'il te convient, tant mieux! mais il serait pour moi beaucoup trop fatigant.

Trop fatigant ! Je ne te comprends pas. Voyons, explique-toi.

DOR VAL

Tu le veux? prends garde, ma franchise est brutale. Au luit, elle pourra t'ètre utile, comme une médecine amère.

Je t'écoute.

Tu es rentré ce soir ayant envie de dîner et de te reposer. Tu as déjà fait deux courses; lu n'as pas dîné, et tu as en perspective un bal et une soirée.

HENRI

Cette perspective n'a rien de bien effrayant. i

Et hier, qu'as-tu fait? ;

HENRI

Hier, nous avons été chez madame de Verneuil. ]

DO R VAL

Et avant-hier à l'ambassade russe, je le sais; et demain ;

ce sera la même chose, et après-demain aussi, et les jours !

suivants. Je connais ce tourbillon de la vie mondaine ; '

c'est pis que reiigreiiage d'une machine à vapeur. On y '

entre jeune et plein de verdeur; on en sort aplati, déco- |

loré et banal comme un vieux diplomate. |

HENRI. i

Tu exagères. Il est vrai que cette vie de plaisir continu ] est un peu fatigante, et que parfois on aimerait autant • rester au coin du feu; mais, en somme, elle n'a rien de ! bien lugubre. Nos jeunes femmes la supportent à mer- ] veille. 1

DORVAL. 1

Elles font mieux que la supporter : elles en vivent, elles \ s'y dilatent; tandis que leurs maris s'y racornissent et | s'y atrophient. Compare l'existence du mari et celle de la |

L'ENVERS D'UN BEAU MARIAGE lOl

femme, et tu comprendras la raison de cette différence. Je te prends pour exemple : Tu as trente ans; ta femme en a vingt. On a beau dire que les Iiommes sont toujours jeunes, mensonge inventé par les coquettes pour mieux duper les vieux céladons, tu as dix années de plus que ta femme; dix années de Paris, quelles années! Elles doivent compter double, et il en est qu'elles rendent plus vieux que Mathusalem, qui se maria à cent quatre-vingt-sept ans et eut une nombreuse postérité. Ces années fiévreuses, tu les as supportées mieux -qu'un autre, soit. Encore faut-il en tenir compte; et pour la danse et les plaisirs du monde, tu as déjà quelques rudes campagnes qui justifieraient tes droits h la retraite; tandis que madame, jeune et ardente, débute dans la carrière, en sortant du couvent. Voilà déjà une différence : ce n'est pas la seule, c'est la moindre... A quelle heure l'es-lu levé ce malin?

HENRI

Mais vers huit heures ; j'avais affaire chez mon notaire.

DORVAL

Très-bien. Tu t'es levé à huit heures ; tu as été chez ton notaire et de là au bureau, où tu as travaillé, comme tous les malheureux qui tournent la roue administrative, sans ardeur ni plaisir, en songeant à ton avancement qui vient trop lentement , aux mémoires de la modiste qui viennent trop vite; et, ta lâche terminée, tu rentres chez toi fatigué et déjà n'ayant plus besoin que de repos. Mais, halte-là! madame, qui s'est levée vers onze heures, après avoir pris son chocolat dans son lit, madame n'est pas fatiguée, et

192 THÉATRK DE FAMILLE

elle éprouve d'autres besoins. Madame s'est reposée toute la journée ; elle a pris un bain vers quatre heures ou reçu quelques visites ; et la voilà, fraîche et vaillante, qui attend la soirée pour s'épanouir dans toute sa beauté. Sa journée véritable commence quand la tienne est finie. Elle va au bal en riant; tu la suis en rechignant. C'est naturel; car, outre les dispositions différentes où vous êtes, un sort tout autre vous attend l'un et l'autre. C'est toi qui vas chercher la voiture où madame s'installe commodément

HENRI

iNaturellement, ce n'est pas une femme...

DORVAL

Es-tu admis dans sa voiture? Je le demande, car il est des maris que des robes trop volumineuses en bannissent, et qui suivent modestement à pied, dans la boue, le char triomphal qui porte madame et sa vaste auréole; mais je vois à ta mine que tu n'en es pas là. Cela viendra peutêtre. En attendant, tu es admis à te blottir dans un petit coin, sous les jupes empesées. Prends garde de ne pas les chiffonner ; car il est peu de femmes, parmi les plus aimables, dont la bonne humeur résiste à une robe défraîchie... Enfin vous arrivez.

HENRI

Comment ! ce n'est pas fini?

DORVAL

Cela commence à peine. Le maître de la maison s'é- Jance, le sourire sur les lèvres, et offre sonbras à mailame qu il conduit radieuse vers un fauteuil douillet où elle

i/F;Nvr:RS n in beau :\iaiuagf 193

s'étend à son aise, près du feu, devant le piano, en pleine

I umiùre, où les grâces incomparables d'une toilette réussie brillent dans tout leur éclat. Pendant ce temps-là, après quelques saluts, tu t'es glissé modestement dans quelque encoignure. Tu y trouves nombreuse compagnie; car je ne sais quelle voix fatidique a prononcé cette inexorable sentence : A la porte, les maris ! Mais tous, obéissants, s'y précipitent. Ils ne voient rien, ils n'entendent rien ; mais ils sont debout, toujours debout, entassés derrière les portes, bousculés, arrosés de sirops et frottant, comme des chats maigres, leur échine contre les murs. Je te vois dans ces limbes, entre deux bavards ventrus qui te récitent pieusement les élucubrations d'un journal bien pensant ; ou bien, dans une pose mélancolique, collé comme une cariatide sous une girandole de bougies qui versent sur ton habit noir des larmes brûlantes de compassion. De là, tendant le cou, tu t'efforces d'apercevoir, à travers une rangée de tètes chauves, un coin lumineux du paradis où ta femme se pavane. Sois heureux ! entre deux compliments, en jouant de l'éventail, elle a songé à toi, et un coup d'oeil adroitement décoché t'arrive droit au cœur. Que de choses dans un coup d'oeil ! Voilà, comme une lampe qui s'éteignait, ta patience subitement remontée. Tu auras du courage maintenant pour conquérir une voiture.

II en faut vraiment, car il pleut; et, au milieu des roues qui l'éclaboussent, des chevaux qui piétinent, des cochers qui jurent, des compétiteurs qui se fâchent, il faut trouver une voiture, et vite, et bonne pour madame qui est frileuse et n'aime pas à attendre. Faisons des vœux pour que la voiture soit douce, les coussins propres, le cocher poli, et tu pourras, sans encombre et sans être grondé, conduire ta femme dans deux autres maisons où recommencera, avec

194 THÉÂTRE t)E FAMILLE

quelques variantes, une seconde répétition de la même comédie. Et ce sera ainsi demain, tous les jours, à perpétuité. Il est vrai que tout a une fin, et vers le milieu de la nuit vous recasnez votre domicile ...

Ah ! je me réveille enfin.

DOK \ AL.

Au contraire, tu dors, et t'efforces vainement de tenir ouverts tes yeux appesantis; tandis que madame repasse gaiement dans sa mémoire les triomphes de sa beauté, de son élégance et même de son esprit ; car toutes les jolies femmes ont de l'esprit ou du babil, ce qui est la même chose, et est reçu argent comptant, tant qu'elles sont jolies... Tu rentres enfin fourbu.

HEXRl, d'ua air suffisant.

Mais alors...

Mais alors, mon cher, il est trois heures du matin ; et tandis que madame, entre les mains de sa femme de chambre, dépouille avec une sage lenteur le nuage de gaze qui voilait sou humanité, songe qu'il fautque tu sois levé demain à huit heures. Il est tard ; ce que lu as de mieux à faire, c'est de ronllcr vigoureusement en rêvant que tu es encore célibataire, et que tu t'es couché de bonne heure, après avoir passé une journée agréable.

HENRI

Pesto, le joli tableau ! Quelle verve endiablée t'anime contre le mariage ! Tu as beau prêcher, tu y passeras à ton tour.

C'est bien possible : il se peut même qu'un jour j'aime I(î merlan, le jeu de loto et .les tragédies en cinq actes ; l'âge nous joue de ces tours. Mais aujourd'hui, dans la plénitude de ma raison, avant de me courber sous le joug fatal, je formule sur ta tête la protestation des opiirimés.

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