SCÈNE XI
LOUISE, puisBÂPTISTE.
LOUISE, seule.
Mes sœurs, mes pauvres sœurs sont bien peu raisonnables. Il faudrait les gronder; et moi, je n'en ai pas le courage. Rien , bêlas ! ne remplace les conseils d'une mère... Avec tout cela, notre trousseau n'avance pas. Je serai obligée d'y travailler dans ma chambre.
BAPTISTE, entrant.
Mademoiselle, voici les journaux qui viennent d'arriver.
Ah ! c'est vous, Baptiste. Il faut que je vous gronde un
peu. Vous avez conté à mes sœurs je ne sais quelles histoires sur monsieur de Glary qui ont mis leur tète à l'envers.
BAPTISTE
Mon Dieu, mademoiselle, vos sœurs m'ont interrogé. Je n'ai fait que leur répondre.
Je vous crois; mais je suis fâchée qu'elles vous aient fait causer.
BAPTISTE
Pourquoi donc ?
LOUISE
Vous ne connaissez pas mes sœurs; et je crains qu'à cause de ces questions... indiscrètes peut-être, vous ne les jugiez mal, ce qui serait injuste, je vous le certifie.
Vous êtes bonne, mademoiselle.
LOUISE
Je suis juste, et je voudrais vous donner de mes sœurs une opinion meilleure. Elles sont si jeunes encore, elles n'ont jamais connu la leçon du malheur. Elles étaient
presque enfants quand nous avons perdu notre mère; et ma tante est si bonne, qu'elle nous passe toutes nos fantaisies. Mes sœurs sont étourdies comme des enfants gâtés, mais leur cœur est parfait; et qui les connaîtra, comme je les connais, oubliera sans peine leurs caprices enfantins et saura les aimer comme elles le méritent.
BAPTISTE
Vous êtes bonne et très-bonne, je ne m'en dédis pas, et je voudrais bien que mon maître pût trouver une femme comme vous.
LOUISE
Mais il y en a beaucoup.
BAPTISTE
Pas autant que vous croyez. Vous ne connaissez pas les prétentions des demoiselles du jour. L'une ne veut épouser qu'un descendant des croisés; une autre veut un millionnaire; une troisième exige un mari simple et candide comme une rosière. 11 en est de plus modestes qui ne demandent rien qu'un beau nom, une grande fortune, une place honorable, avec de l'esprit, des talents et des principes. Si à ces qualités, un jeune homme joint encore une figure distinguée, d'excellentes manières; s'il est peintre, musicien, poète, complaisant, galant , et si sa famille tout entière est taillée sur ce modèle irréprochable, il a quelques chances de réussir, à moins toulel'ois qu'il n'ait la mauvaise habitude de fumer ou qu'il ne porte mal sa cravate...
LOUISE, souriant.
Et votre maître ne réunit pas ces rares qualités?
BAPTISTE
II s'en faut considérablement. Je suis vraiment embarrassé pour parler de monsieur de Clary. En conscience, je ne saurais en dire du mal, encore moins le louer; mais ce que je puis dire, c'est que dans les folies de la jeunesse, qu'il a traversées comme tant d'autres, il n'a rien laissé de son honneur et de sa loyauté. Ce que je puis dire encore, c'est qu'à la femme qui lui conliera son bonheur, il donnera, sans arrière-pensée, un cœur dévoué et résolu à faire son devoir.
LOUISE
Vous ne croyez pas faire l'éloge de monsieur de Clary, vous êtes difficile. Croyez bien, Baptiste, que si l'original res.serable à ce portrait, il n'est pas une jeune (ilie sensée qui ne se crût lieureuse d'avoir un tel mari.
BAPTISTE
Ah! mademoiselle, que vous me faites... c'est-à-dire, que vous feriez plaisir à monsieur de Clary s'il pouvait vous entendre; car, je vous en fais la confidence, il vient ici pour se marier.
Monsieur Baptiste, vous n'êtes pas discret; c'est mal. Je vais me retirer.
BAP TISTE .
Par grâce, encore un mot. Monsieur de Glary a l'autorisation de madame votre tante, il voudrait obtenir la vôtre avant de se présenter devant vous. Et si ce que je vous ai dit ne vous a pas trop effrayée...
Je ne puis me montrer plus sévère que ma tante, mais...
BAPTISTE
Tenez, mademoiselle, je suis si heureux que je ne puis dissimuler plus longtemps. Monsieur de Glary..., comment ne l'avez-vous pas soupçonné?... Monsieur de Glary est à vos pieds.
Il tombeaux genoux de Louise.