A DEUX PERSONNAGES
PERSONNAGES
Mme DESPREZ, 70 ans.
HECTOR, son petit-fils, ib ans.
La scène chez madame Desprez.
MADAME DESPREZ
Elle entre en lisant une lettre.
a Chère belle. » (Parlé.) C'est de Pauline Arbois ; elle m'appelle « chère belle » parce qu'elle a le même âge que moi. (Lisant.) « Chère belle. » (Parlé.) Soixante-dix ans. (Lisant.) « Chère belle. » (Parlé.) Enfin !... (Lisant.) « J'ai abusé de la confidence que vous m'avez faite. J"ai dit à ma nièce Albertine que vous la trouviez charmante et que vous aviez pensé à elle pour votre petitfils. Elle m'a répondu qu'elle ne le connaissait que fort peu, mais qu'elle ne pouvait aspirer à un si grand honneur... ou bonheur. Vous savez qu'elle est sans fortune. Il n'y a donc pas d'obstacle de ce côté, au
contraire. L'important serait de décider M. Hector... Mais on le dit si refractaire au mariage... (Parlé.) C'est ce que nous verrons. (Elle prend le tuyau téléphonique, qu'elle place tantôt à la bouche, tantôt à l'oreille. Elle ne dit à haute voix que les réponses.) Q.Uoi encore!... Oui, j'ai bien dormi... Je n'ai pas le temps... Ah! s'il le faut ? Alors c'est par ordre... C'est bon, on y va. (Quittant le téléphone.; Que les jeunes gens d'aujourd'hui sont mal ëlevës !... C'est peut-être la faute de ceux qui ont fait leur éducation.
HECTOR, entrant brusquement.
Eh bien ! me voici, qu'est-ce que tu me veux ?
MADAME DESPREZ
Je veux... je de'sire, monsieur, vous faire une communication importante.
HECTOR
Voyons.
MADAME DESPREZ
J'ai rencontré, l'autre soir, une jeune personne que je suis décidée à avoir pour peiite-tille. Tu comprends?
HECTOR
Je comprends qu'elle ne peut être ta petite-fille qu'à la condition qu'elle épouse ton petit-tils.
Parfait.
HFXTOR.
Il y a à cela deux obstacles : le premier, c'est que je
ne veux pas me marier ; celui-là sufTlraii ; mais il v en a un second; c'est que si, par impossible, je me décidais à me marier, je ne voudrais pas prendre une femme de ta main.
MADAME DESPREZ
Ah ! pourquoi ?
HECTOR
Pourquoi ? pourquoi ? Tu le sais bien : parce que nous n'avons pas les mêmes goûts. Ce qui me plaît ne te va pas, et ce qui te va me déplaît.
MADAME DESPREZ
Insolent! Autrefois quand un enfant parlait à sa grand'mère...
HECTOR
Un enfant de vingt-cinq ans.
MADAME DESPREZ
On est un enfant jusqu'à ce qu'on soit un homme, et on n^est un homme que quand on est marié.
HECTOI^.
Méchante grand'mère î
Tu me feras mourir de chagrin.
HECTOR
Le plus tard possible. Voyons, ne te fâche pas. Tu sais bien que tu as un caractère insupportable.
MADAME DESPREZ
Mais tu me manques complètement de respect.
HECTOR
Ah ! le respect n'est plus de notre siècle. Tu repre'sentes pour moi l'autorité, et nous n'avons plus le respect de l'autorité.
MADAME DESPREZ
C'est-à-dire que vous ne connaissez plus de frein, depuis votre grande révolution.
HECTOR
Allons, un peu de calme. Nous nous adorons, mais nous ne pouvons pas vivre sans nous disputer.
MADAME DESPREZ
Oui^ tu t'adoucis parce que tu sais que je le tiens.
HECTOR
Par la bourse, n'est-ce pas ?
MADAME DESPREZ
Par là, d'abord .
HECTOR
Oui, tu me laisses sans le sou pour pouvoir garder
ALDERTINE 79
une main sur moi. Je puis môme dire tout bas que tu as violé ou tourné la loi.
MADAME DESPREZ
. Je ne connais pas les lois faites depuis 1789.
HECTOR
Tu sais que personne n'est censé ignorer la loi.
MADAME DESPREZ
Je la connais, mais je ne la reconnais pas.
HECTOR
Bref, avec ou sans connaissance ou reconnaissance, tu as gardé tout ou presque tout ce qui me revenait légitimement. Oh ! je ne m'en plains pas^ je sais que l'or est mieux placé dans tes mains que dans les miennes. Mais il y a des jours où je me dis que si je voulais...
MADAME DESPREZ
Eh bien, voilà l'occasion toute trouvée. Marie-toi et je te rends tes comptes.
HECTOR
Me marier, me marier... C'est bien dur. Enfin, cette vieille grand'maman fait de moi tout ce qu'elle veut. Voyons si je consentais. . . je ne consens pas, mais si je consentais... à consentir?...
MADAME DESPREZ
Eh bien I tu épouserais la jeune personne que j'ai en vue.
HECTOR
Voilà qui est bien dit ! Est-ce que je la connais seulement?
MADAME DESPREZ
Je ne le crois pas.
HECTOR
Je suis sûr qu'elle est laide.
MADAME DESPREZ
Très-jolie au contraire. Elle est grande.
HECTOR
Je n'aime que les petites femmes.
MADAME DESPREZ
Blonde...
HECTOR
Je n'aime que les brunes.
MADAME DESPREZ
Mais blonde avec les yeux noirs.
HECTOR
Je n'aime que les brunes avec les yeux bleus.
MADAME DESPREZ
Te voilà bien avec ton esprit de contradiction.
HECTOR
C'est toi, au contraire,qui vas me chercher une laideron, un sac à écus.
ALBKUTIXK 81
MADAME DESPRKZ.
Elle n'a pas de fortune.
HECTOR
Et tu veux que j'épouse une femme sans fortune r
MADAME DESPREZ
Oui, je s:.is mieux que toi ce qu'il te faut, et si une femme me plaît, c'est qu'elle te convient. Si tu la choississais, toi, j'exigerais qu'elle fût riche, mais si je la choisis moi, je désire qu'elle soit pauvre. Je veux avoir auprès de moi une fille qui me doive quelque chose.
HECTOR
Alors c'est pour toi que je dois me marier, et il faut que mes intérêts cèdent le pas à tes convenances.
MADAME DESPREZ
Oui, je suis vieille. Il faut que mes derniers jour soient heureux, et ta femme ne me sera bien soumise qu'à la condition qu'elle me doive tout son bien-être.
HECTOR
Conviens, chère grand'maman, que si ce matin j'étais venu te trouver pour te dire : j'aime une jeune fille qui a toutes les qualités du cœur et de l'esprit, mais qui n'a pas de dot, — tu m'aurais répondu : Mon cher Hector, crois en mon affection et mon expérience; ne le laisse pas aller à ces illusions qui n'ont qu'un temps. L'amour, l'amour, c'était bon autrefois, avant 89, mais dnns notre siècle de luxe et de convoitis?, il
faut penser au solide^ au positif... — J'aurais eu beau te crier : grand'maman, je l'aime, je l'adore. — Tu m'aurais répondu : raison de plus pour ne pas l'épouser. — Voyons, avoue-le, avoue-le, je t'en supplie.
MADAME DESPREZ
Eh bien ! oui, c'est vrai. Je me défie de tout ce qui vient de la jeunesse. Oui, oui, j'en conviens.
HECTOR
Alors, tu cèdes ?
MADAME DESPREZ
Au contraire. Je crains pour toi les entraînements irréfléchis, et je préfère la femme que je te donne à celle que tu choisirais toi-même.
HECTOR
Tu y tiens donc bien?
MADAME DESPREZ
Plus que tu ne peux croire. Pour toi d'abord, mon enfant adoré, et surtout pour moi, car tu la rendras heureuse, n'est-ce pas ? et c'est à moi qu'elle devra son bonheur.
HECTOR
Grande, blonde et pas d'argent !...
Je la doterai.
HECTOR
Et moi ?
MADAME DESPREZ
Toi aussi, je te rendrai tes comptes.
HECTOR
C'est-à-dire que tu la doteras avec ma fortune?
MADAME DESPREZ
Toi, elle et moi, c'est tout un.
HECTOR
Tu le veux donc absolument?
MADAME DESPREZ
Oui, ouij oui. (a part.) Comme il est de bonne composition ce matin !
HECTOR
Songe que je ne le ferai que par ordre.
MADAME DESPREZ
Par ordre supérieur.
HECTOR
Eh bienl chère grand' maman, prends ta fourrure et ton chapeau. La voiture est en bas.
Quoil tu veux me faire sortir?
HECTOR
Oui, nous allons ensemble...
MADAME DESPREZ
Oii?
HECTOR
Chez ma fiancée.
MADAME DESPREZ
Mais...
HECTOR
Mets ton chapeau, te dis-je, et partons.
MADAME DESPREZ
Et nous allons?...
HECTOR
Nous allons, rue de la Ferme, 37,chez madame Arbois, pour lui demander la main de mademoiselle Alber^tine, sa nièce, que j'épouse par amour et par ordre supérieur.
MADAME DESPREZ
C'était donc un coup monté ?...
HECTOR
C'est ce qu'en terme d'escrime on appelle un coup fourré. Nous nous sommes transpercés m.utuellement.
Mais si nous voulions la même chose tous les deux, pourquoi n'avoir pas commencé par nous le dire ?
Ar.nKiiTiNK 85
HECTOR
C'est que. . .
MADAME DESPREZ
C'est que ?...
HECTOR
C'est que si je t'avais demandé de me mariera Albertine, avec ton esprit de contradiction ordinaire, tu aurais refusé.
MADAME DESPREZ
Alors, vous avez conspire contre moi ? vous vous êtes entendus pour rae tromper?
HECTOR
Pour te servir.
MADAME DESPREZ
Ah I VOUS étiez d'accord. Eh bien ! je refuse.
HECTOR
Ta, ta, ta !
MADAME DESPREZ
Je te dis que je refuse.
HECTOR
Fais attention à ce que tu dis. Une fois... deux fois...
MADAME DESPREZ
Trois fois.
HECTOR
C'est bon ; maintenant c'est moi qui ne veux plus me marier ni avec elle ni avec une autre. C'est moi qui deviens mauvais sujet, joueur, libertin, qui demande des comptes à ma grand' maman pour aller voyager en Afrique, en Asie^ en Amérique, et à Monte-Carlo.
MADAME DESPREZ
Voyons, Hector, sois raisonnable...
HECTOR
Non!
MADAME DESPREZ
Et je te pardonne tout à condition que tu l'e'pouses.
HECTOR
Non, c'est toi qui dois me demander pardon.
MADAME DESPREZ
Faut-il que je me mette à genoux ?
HECTOR
Non, prends ton manteau et ton chapeau. Ah ! tu me fais bien faire tout ce que tu veux.
Non, je ne partirai que si tu conviens que c'est toi qui m'as fait faire tout ce que tu veux.
% HECTOR
Disons que nous nous sommes fait faire tout ce que nous avons voulu.
MADAME DESPREZ
Comme tu voudras.
HECTOR
Comme tu veux.
Ils sortent en discutant.