L'INSECTE ANONYME
Avez-vous lu la France de ce soir? — Non? — Eh bien, écoutez... Voyons, (n lit.) « Nous l'avions bien prévu... » Ce n'est pas cela... Heu, heu... « Qu'on relise nos articles...» Pas encore. Ah ! voici. « On vient de découvrir dans l'Essonne à l'endroit où cette rivière se jette dans la Seine, les traces d'un crime ou d'un suicide dont la perpétration doit remonter à une époque assez reculée, puisqu'on n'a recueilli de la victime que son... « (Fermant le journal.) Ce ne peut être que le mien. Il est donc retrouvé ce cher compagnon ! Eh bien, qu'en dites- vous? Ah! pardon, vousne connaissez pas l'histoire. Je ne sais pas si j'oserai... Personne ne peut nous entendre ? Non. Alors je vais vous la conter.
C'était au mois de juillet, le 29, je crois, une des glorieuses. J'étais allé passer la journée chez des gens charmants, les Folembroy, qui ont un moulin et une maison de campagnesitués près d'Essonne surla rivière du même nom. Nous avions là une société bourgeoise et choisie, tous gens du meilleur monde, les Plumet, les Cornembèse avec leurs trois filles, les Solilès avec leur jeune homme, tous délicieux. Je puis dire nonobstant que j'étais le plus élégant de la compagnie avec d'autant plus de raison que je portais ce jour-là un pan-
talon gris-peile. J'avaispris le chemin de fer de Corbeil, première classe et retour.
On déjeune gaiement. Après le déjeuner, un lourde jardin. La conversation de ces gens très-distinguës commence à me lasser. Alors je demande une ligne pour pêcher dans la rivière, vous savez, l'Essonne, qui traverse le jardin et coule sous la maison. Je m'installe au bord de l'eau, j'y plonge une ligne et... vous ne le croiriez jamais, c'est pourtant la vérité, ce jour-là le poisson ne mordait pas. Doucement je lâche la gaule, je m'allonge sur l'herbe. Il faisait chaud, je m'endors,
je rêve que
Des cris viennent troubler mon sommeil... Au salon ! au salon! Au piano! Les sœurs Cornembèse vont chanter le trio du Matrimonio segreto accompagnées par le jeune Solilès. Je plie bagages, je me rends au salon; je subis quelques plaisanteries, toujours les mêmes, vous savez, sur la pêche et les pécheurs. On s'assied, le silence se fait, la musique commence. Au moment où le soprano primodit... Aïe, je suis saisi d'une indicible émotion. Je viens de sentir un corps étranger qui remue entre ma peau et TëtofTe de mon pantalon, vers les régions où la cheville va perdre son nom et où le mollet commence à prendre le sien. C'est un insecte, un insecte vivant. Il aura grimpé là pendant la pêche ou le sommeil. Il monte, il monte! C'est un colëoptère, un hanneton, sans doute. Je me prépare à l'étoulTer comme Desdémone entre la peau de ma jambe etl'épiderme de mon pantalon. Mais non! nous sommes en juillet, et le hanneton naît et meurt au mois de mai. Qui donc! Un poisson? une grenouille? Folie I Et l'inconnu monte toujours. Quel est-il? Un scarabée?
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Ecrasons-lel Mais certains scarabées sont ornes d'une pince puissante, et si je vais l'écraser il peut me mordre. Que taire? que faire? il grimpe, il grimpe! Il pa^sc le défilé du jarret. Aie ! il arrive. Serait-ce une tarentule? Non, un scorpion? Peut-être? Un scorpion, béte venimeuse, piiqùie mortelle! je suis perdu! Il arrive! Il est arrive. Malgré mon ^motion, je garde un sang-froid admirable, je me lève tout doucement, comme cela. Je fais signe qu'on ne se dérange pas. On me croit indisposé. Je marche sur la pointe du pied et lentement. Mais à peine hors du salon, je me jette sur l'escalier, je l'escalade quatre à quatre; le scorpion aussi.
J'ouvre la première chambre venue. Je ne porte pas de bretelles, vous savez, j'ai des hanches. Avec dextérité j'ôte mon pantalon sans même retirer mes bottes. J'ouvre la fenêtre, qui donne sur la rivière, vous savez, l'Essonne. Je secoue mon pantalon avec fureur. J'en vois tomber un objet, hanneton, scarabée, scorpion. Un poisson l'attrape et l'avale. La vue de ce poisson m'impressionne. Je Jâche tout, et mon pantalon tombe dans la rivière qui l'emporte. Quelle situation, grand Dieu! Où trouver un pantalon ? J'ouvre les armoires ; je bouscule tout sans trouver un seul objet à l'usage de mon sexe.
Cependant le morceau est terminé. La société est sortie du salon. On monte, on se précipite dans les appartements. « Où est-il, ce cher ami, ce bon Coque- Ion? « On est dans l'escalier. On va ouvrir la pone. Où me cacher? Dans l'armoire. Trop petite! Ma foi ! je n'en fais ni une ni deux, j'ouvre le lit, je m'y jette. La porte s'ouvre.
Madame Folembroy entre la première : « Ciel! dans
mon lit ! Ah ! monsieur Coquelon ! — Madame, excusezmoi, je suis malade, je me meurs! — Vite, vite, un médecin ! Jean! Javotte! François! allez à Corbeil chercher M. Troubled. Dites que c'est très-pressé; dites que c'est pour un accouchement. » J'invite la société à se retirer. J'ai besoin de repos. On cède à mes instances ;mais on exige que la jardinière qui a été garde-malade reste auprès de moi; Cette vieille veut me prendre le pouls, a Mais monsieur est comme tout habillé? — Pas tout, pastout ! — Ilfaut qnemon~ieursedéshabille; je vais aider à monsieur. — Mais non ! je vous jureque je n'ai pas besoin de medéshabiller partout. — Mais les bottes de monsieur ! Ah ! monsieur a gardé ses bottes. — Je n'ai pas eu le temps de les retirer. — Oh! des bottes dans le lit de madame! C'est encore une paire de draps à changer! » Je feins de dormir. La garde se tait. Une demi-heure se passe ainsi.
Enfin le docteur arrive. La vieille lui parle à voix basse. J'ai les yeux à demi fermés, mais je vois très-bien qu'elle lui marmotte quelque chose à l'oreille et se met le doigt sur le front en ayant l'air de dire... je ne sais " quoi. Elle ajoute : « Oui, monsieur, dans le lit de madame et tout habillé avec ses bottes. — Diable, diable, dit le docteur, ce n'est donc pas un accouchement ? >■ Il me tâte le pouls. <c Grosse fièvre! Grave, grave! Allons, jeune homme, nous nous tirerons de là avec du temps. Montrez-moi votre langue. Eh î mais, je ne me trompe pas, c'est monsieur Coquelon! Ah! monsieur, j'ai beaucoup connu monsieur votre frère. J'ai assisté à ses débuts et je l'ai suivi dans sa belle carrière. Je prenais une fois par semaine, le train de 6 heures 1/2. — Docteur, un seul mot : Renvoyez la garde! — C'est
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que j'ai besoin d'elle pour les prescriptions. — Par pitié renvoyez la garde! » Le docteur consent, la garde s'exécute. Alors j'ouvre le lit et je me montre tel quel. Pas malade, mais pas de pantalon! — Comment? Voilà certes une maladie que je ne m'explique pas! — Pas d'explication, cher docteur, mais un pantalon ! — Il faut en emprunter un de M. F'olembroy, lemaîtredela maison. — Jamais I Je serais oblige de toutlui dire. — Dire quoi? — Rien. Un pantalon. — Je puis vous en prêter un. — Parfait. — Je suis plusgros que vous, mais vous n'y entrerez que plus facilement. — Bravo ! — Je pars etvous le rapporte. Il ajoute à voix haute : « Allons, allons, ce ne sera rien. « Toute la société' qui écoutait à la porte entre sur cette bonne parole. « Qui veut aller chez le pharmacien? — Moi, moi! Tous! tous! — Alors, allez. .. ou plutôt non: je vais chez moi ; car les pharmaciens de Corbeil pourraient ne pas avoir le médicament nécessaire. Laissez reposer le malade, et sortez tous de la chambre en même temps que moi. »
En effet, on se retire en silence; mais au bout de quelques minutes la porte se rouvre tout doucement. On chuchote. Une petite voix dit : « Dormez-vous, monsieur Coquelon ? » Je ne reponds pas. « Oh ! dit-on, il dort comme un hanneton. Il ronfle. ï> Et les conversations reprennent de plus belle.
Le docteur rentre avec un gros paquet sous le bras. On se recrie : « Comment! il va prendre tout cela? » Une personne explique que ce doit être un remède pour l'usage externe. Encore une fois le docteur Troubled met tout le monde à la porte, la garde comprise, tt Poussez le verrou, cher docteur. — C'est fait. y> Je me jette à bas du lit. Je me précipite sur le pantalon,
j'y entre comme dans un gant trop large ; nous serrons la boucle, cela ne suffit pas. Des épingles, des épingles. En voicij ce sont des épingles à cheveux, nous serrons la taille autant que possible.
Nous descendons au salon sur le premier coup du dîner. Bien entendu, le docteur était du festin. Nous entrons ensemble. Un chœur : «Guéri ! guéri ! Ah ! bon docteur! ah! ah I Coquelon, quel miracle I quel était donc ce remède si volumineux et si efficace? « C'est égal, dit madame Solilès, vous n'avez pas été longtemps malade ; mais il faut que vous l'ayez été sérieusement, car vous avez joliment maigri. Voyez donc comme ses jambes flageolentdans sonpantalon. « Mademoiselle Gornembèse, la cadette, dittimidement : « G'est bien drôle, M. Goquelon avait un pantalon gris-perle avantd'étremialade et maintenant ila un pantalon noir. « A quoi le jeune Solilès répond : « Excusez-moi; j'ai parfaitement remarqué que M. Goquelon avait un pantalon noir, maisil m'avait paru plus étroit ce matin. — Preuvequ'ila maigri dit-on de toutes parts, w Je réponds avec simplicité : « Effet de lumière! d'ailleurs que j'en aie eu un gris, que j'en aie eu un noir, l'important est que j'en ai un. » Et chacun de rire, sans comprendre.
Le second coupa sonné. On se met à table. Je mange comme un loup. On crie au docteur: a Arrêtez-le Ivotre malade va se donner une indigestion. — Soyez sans crainte, je vous le garantis guéri radicalement. y> Et j'ajoute que s'il a maigri, il aura repris avant demain, je l'affirme. — Quel médecin! se dit-on à l'oreille! Quelle guérison ! — Oh! dit Plumet,c'est le premier praticien de l'arrondissement. »
Le dîner terminé, on pense au départ. Je ne veux pas
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quitter la maison sans recompenser la garde qui m'a si obstinément soigné. Je la cherche, je l'appelle, je la trouve ; mais au moment où je mets la main à la poche de mon... nouveau pantalon, je m'aperçois que mon porte-monnaie ei mon billet de retour sont restés dans la poche de l'ancien, du noyé. Le bon docteur me tire encore de là. Il me fait crédit de la recompense honnête et du billet de chemin de fer. Je m'en vais me tenant les côtes... et le pantalon, et ne regrettant que le porte-monnaie perdu... Que dis-je, perdu? Non, puisque la France de ce soir m'apporte de ses nouvelles.
(il lit.) « On vient de découvrir les traces d'un crime ou d'un suicide dont la perpétration doit remonter à une époque assez reculée puisqu'on n'a recueilli de la victime que son pantalon. Si crime, rien de la cupidité; si suicide, rien de la misère, car on a trouvé dans la pochedroitede l'infortuné un porte-monnaieauxinitiales C. G. renfermant une somme assez ronde ei un billet de retour première classe de Corbeil à Paris. «
Demain matin j'irai réclamer ces deux objets à la préfecture de police. Je leur laisserai le billet.