‹ Théâtre de fantaisieChapitre 26 sur 51 · I.K SOL IFfj': AL TAPIOCA i V · texte numérisé non relu

I.K SOL IFfj': AL TAPIOCA i V

Je commence. C'est en vers. Est-ce en vers? Oui, en vers... approximatifs. Je débute par une invocation au baron Brisse.

Attention! (au souftleur.) Vous, monsieur, ne me soufflez qu'à la dernière extrémité.

LE TAl'IOCA ANII-MATHIMOMAL

Ombre du baron Brisse, ombre du plus gros homme Qui jamais ait été de Paris jusqu'à Rome, Regardant le soufrieur et lui faisant signe, puis l'arrêtant en

marquant qu'il sait son rôle. Ce jeu doit durer avec des

variantes pendant tout le débit des vers... Je vais, je viens, je veux évoquer en ce jour Ton souvenir fidèle au terrestre séjour. Ton estomac fut vaste et ta gloire fat grande. Déjà ton nom fameux entre dans la légende. Quelques esprits hardis ont en vain contesté Ton existence humaine et ton identité ; Mais moi qui t'ai connu, baron incomparable, Appétit sans égal, fourchette inénarrable, J'ai pu, je puis encore, incliné devant toi, Confesser ta grandeur et propager ta foi. Cependant, dans le cours de ta haute fortune, Je l'avoue, il existe une immense lacune. Oui, dans un balthazar offert à des amis, A de vieux commensaux, tu m'avais bien promis De nous débarrasser de cet affreux potage. Effroi de la nature, opprobre de notre âge, De ce produit grenu, visqueux, amidonneux. Rempli de résidus, de filaments gommeux, De cette colle qui salit, afflige, altère Le bouillon naturel, le bouillon salutaire. Avant d'atteindre au but le souffle te manqua. Tu mourus sans avoir tué le tapioca.

(Au souffleur.)

Tapioca, tapioca !... Eh bien, monsieur? Vous soufflez quand je n'en ai que faire et vous êtes muet quand j'ai besoin de vous. (Au public.) Mesdames et messieurs, je suis désolé. Je l'avais bien prévu. On peut être un homme fort intelligent d'ailleurs et être inepte... c'est-à-dire inapte à souffler, (au souffleur.) Voulezvous me rendre mon manuscrit? Merci, monsieur. (Au public. )Je vais le lire, ou plutôt non : tant pis ! Je vais improviser le reste en prose. Ce sera plus tôt fait.

Je veux vous raconter comment mon mariage et tous mes malheurs ont été dus au tapioca. C'était en... la date importe peu. J'étais au château de... le nom n'importe guère, dans une famille... que ;'ai complètement oubliée. On voulait me marier à une demoiselle Félicie... quelle Félicie? Je ne sais. On m'avait placé à côté d'elle à table. Elle était ravissante, blonde et rose. On sert le potage... Tapioca ! Au moment où on m'offre une assiette profonde remplie de ce composé délétère, je la repousse avec horreur et, dans nn mouvement désordonné, je renverse tout le contenu sur ma voisine, ma jolie fiancée. Le liquide était chaud, très-chaud. Le cou, les épaules, les bras delà jeune personne furent brûlés par ce corps gras qui ne refroidit jamais. Je me sauvai, et je n'osai jamais plus reparaître devant Félicie.

Je me suis plu à supposer que cet accident n'avait pas eu lieu, et à reconstituer ma vie, abstraction faite du tapioca.

Sans ce fatal potage, j'aurais épousé Félicie. Il ne s'agit nullement de madame Gobergeot, mon épouse actuelle. Jel'auraischérieavecardeur, ellem'auraitaimé

lh: soufflé au tapioca 151

avec passion. Elle m'aurait apporte en dot tant... environ. J'aurais vécu de ses rentes. J'aurais pris des obligations de la ville de Paris et gagné le gros lot. Nous aurions eu tant d'enfants... plus ou moins. J'aurais acheté une voiture et deux chevaux gris de fer. J'aurais eu une maison de campagne à Fontainebleau et des terres en Picardie. Nous aurions vccu, moi et ma femme, dans un parfait accord. J'aurais eu la douleur de la perdre après tant d'années d'un bonheur sans mélange. Devenu veuf, j'aurais liquidé la succession de tous les parents de ma femme évaluée à plusieurs millions; j'aurais placé ce supplément de fortune en valeurs ottomanes. J'aurais peut-être songé alors à épouser ma femme actuelle. Ce n'est pas vraisemblable, et d'ailleurs elle aurait été épousée d'abord par Ernest Gobergeot. Bref, je ne sais pas du tout ce qui serait arrivé; mais je crois en avoir dit assez^ et voilà qu'au moment de finir^ les derniers vers de ma pièce me reviennent à l'esprit :

Tel était le récit que j'avais annoncé, Je le termine ainsi que je l'ai commencé. Cher baron, je devais à ta grande mémoire Le résultat final de cette triste histoire : Avant d'atteindre au but le souffle te manqua ; Et c'est moi qui prétends tuer le tapioca.

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