JOSEPH
Je vais prévenir madame... La voici.
SCÈNEIl Les Mêmes, MADAME RICHEBOURG.
MADAME RICHEBOURGj entrant par la gauche.
Bonjour, chère, (a Joseph.) Joseph, prévenez Maréchal qu'il ait à atteler la calèche dès qu'il verra venir madame Gorjean...
Joseph sort par le fond.
LA MARQUISE
Née princesse Atalante de Romanesco, la femme la plus aimante, la plus aimée...
MADAME RICHEBOURG
Et par conséquent la plus heureuse du monde.
r.KS MAI. MAi'.ii:i:s [Tn
LA MARQUIS K
Après vouSj Marguerite,
MADAME RICHEBOURG
Apres vouSj Adèle.
LA MARQUISE
Qui sait?
MADAME RICHEBOURG
Peut-être ?...
LA MARQUISE
Vous avez la un joli chapeau. Une attention de M. Richebourg, sans doute ?
MADAME RICHEBOURG
lia tous les jours de ces attentions-là... par abonnement.
LA MARQUISE
Quel bon mari !
MADAME RICHEBOURG, ironiquement.
Oui, c'est le cas de le dire. Il me comble, il m'accable. Il faut que je dépense beaucoup d'argent et qu'on le sache; que je fasse étalage de soh faste, de ses salons, de ses tableaux, de sa cuisine, de ses voitures...
LA MARQUISE
Et c'est pour cela que vous m'invitez tous les jours avec madame Gorjean...
MADAME RICHEBOURG
Née princesse. . .
LA MARQUISE
A faire le tour des lacs au Bois ?
MADAME RICHEBOURG
Vous voyez que vous ne m'en devez pas beaucoup de gré : je suis condamnée aux plaisirs forcés.
LA MARQUISE
Et nous sommes vos compagnes de chaîne.
MADAME RICHEBOURG
Il me refuse les compagnons.
LA MARQUISE
Pas d'hommes?
MADAME RICHEBOURG
Jamais.
LA MARQUISE
Il est jaloux?
MADAME RICHEBOURG
Je le crois.
LA MARQUISE
Il vous aime donc bien ?
MADAME RICHEBOURG
Je l'ignore. Ce que je sais^ c'est qu'il est mal élevé, taquin, grossier, égoïste ; irrite de ma naissance qu'il sait supérieure à la sienne, fier de son intelligence qu'il croit supérieure à la mienne, gonflé de son mérite, de son habileté, de son activité, de sa sagacité; ce que je sais, c'est que je ne puis plus rester avec ce parvenu, que je ne veux plus mener celte existence fastueuse et servile.
rj:S MAL MARIÉES 150
LA MARQUISE
Quoi ! vous séparer ?
MADAME RICHEBOIJRG.
Oui, me séparer, retourner à ma famille, à ma pauvreté, au respect de moi-même.
LA MARQUISE
Marguerite, vous vous laissez entraîner.
MADAME RICHEBOURG
Puisque j'ai commencé, je puis tout vous dire.
LA MARQUISE
Vous exagérez certainement, mon amie.
MADAME RICHEBOURG
Voyez; voici le chapeau de mon mari. (Elle prend ce chapeau déposé sur un meuble.) Figurez-vous que c'est lui qui rentre. Vous êtes moi et je suis lui.
Madame Richebourg, voulez-vous me permettre
De vous dire en deux mots que je suis votre maître ?
Vous n'aviez pas un sou. Le banquier eut raison
De vos vieux préjugés et de votre blason.
Ma roture vous plut : je vous en ai coiffée ;
Elle avait de l'argent : vous en êtes truffée.
J'ai cru que vos parents, vos amis, votre nom
Serviraient mon crédit, mes entreprises ? — Non.
Ma seule intelligence a comblé la lacune,
Et je suis l'artisan de toute ma fortune:
Donc vous me devez tout et je ne vous dois rien.
11 faut que vous serviez à quelque chose : eh bien,
Si votre nom n'est plus, si votre beauté passe,
Il vous reste du moins quelque esprit, quelque grâce.
Ces qualités que nul ne peut vous dénier,
C'est donc à mon profit qu'il les faut employer. Un financier bon homme et que sa femme mène Doit offrir pour le moins un dîner par semaine. Vingt couverts ; députés de toutes les couleurs : Beaucoup de généraux, quelques ambassadeurs. Pendant l'hiver, trois bals et six grandes soirées Où vous aurez un tas de familles titrées. Vous prenez les premiers artistes de Paris, Les plus chers, surtout ceux dont on sait le haut prix. Tous les jours vous devez montrer mon écurie, Au Bois, de quatre à sept .11 est bon qu'on s'écrie : « Diable de Richebourg, a-t-il de beaux chevaux ! Depuis une semaine il en a trois nouveaux ! » Vous montrez avec vous des personnes bien nées, (Pas d'hom-T.es) que j'aurai d'avance désignées : Bonne mise, bon air! Qu'elles fassent honneur A ce bon Richebourg qui n'est pas un seigneur, Mais un simple banquier. Vous promenez sa banque. Il y manquera tout si quelque chose y manque. Moi, je suis dans mon trou, mon bureau, mon comptoir. A ma femme le soin de me faire valoir ; Sa blanche main me peint, me bichonne, me peigne :
Saluant.
Je suis le cabaret dont vous êtes l'enseigne.
Elle jette le chapeau de son mari sur un meuble. Que si vous me trouvez un peu vif, pardonnez : J'ai tout dit et je crois que vous me comprenez.
LA MARQUISE
Oh ! ouij je vous comprends.
MADAME RICHEBOURG
Vous savez compatir au malheur des autres, vous qui êtes si heureuse eu ménage ?